mercredi 24 mai 2017

Les Budistes orléanais au pays de Colette

.
Plus de 50 ans après leur première visite en Puisaye (1963), 40 ans après leur deuxième visite (1977), les Budistes orléanais se sont retrouvés, le samedi 20 juin 2017, en pèlerinage « au pays de Colette ».

Pourtant Colette, dans Les Vrilles de la vigne, avait averti ses lecteurs : aller dans son pays natal, c’est risquer de détruire le mythe qu’elle avait créé par la magie de l’écriture ; elle les avait prévenus que ce n’est pas dans la Puisaye, cette « campagne un peu triste qu’assombrissent les forêts », ni dans le « village paisible et pauvre » de Saint-Sauveur qu’on peut reconnaître le « pays de merveilles » dont elle parle dans ses œuvres. C’est d’ailleurs pourquoi elle-même, devenue adulte et célèbre, a toujours évité de revenir y « confronter son rêve exact avec une réalité infidèle ».

Bravant toutefois cette mise en garde, nous sommes donc partis à la recherche « de la trace du pays disparu », en quête « des fragments du royaume, dispersés, éparpillés, faisant néanmoins deviner, par reflets et scintillements, ce que cela avait dû être autrefois » (ces mots sont du romancier Fabrice Humbert dans son Eden Utopie).

Pour nous accompagner dans cette plongée « au pays de Colette », nous avons eu trois intercesseurs : Gérard Lauvergeon qui nous a présenté, avec son regard de géographe, la Puisaye d’hier et d’aujourd’hui, et, tout au long de la journée, Samia Bordji, directrice du Centre d’études Colette, assistée, dans la visite de la maison de l’ancienne rue de l’Hospice, par son collègue Frédéric Maget.

La découverte, au cours de la journée, s’est faite dans un beau désordre chronologique.

1- Dans les rues de Châtillon-Coligny, ont été évoquées les sombres années de la famille Colette, ces vingt années entre 1890 et 1912 qui vinrent sa ruine, son « exil » près d’Achille installé dans cette petite ville comme médecin, puis la mort du Capitaine qui avait tout raté, puis le suicide de Juliette fille de l’alcoolique Robineau-Duclos, enfin la détresse de « Sido » seule et malade dans sa « petite maison ». On s’arrêta devant les trois demeures qu’avait connues la jeune Gabrielle Colette avant son mariage dans l’église Saint-Pierre et on se regroupa pour faire une sorte de bilan devant la tombe familiale au cimetière.

2- À Mézilles (où l’on se restaura dans le pittoresque Moulin de Corneil), on découvrit, passant non loin de la ferme de la Guillemette, que les liens de Colette avec la Puisaye n’étaient que le résultat d’un hasard, le « quarteron » Henry Landoy dit « le Gorille », resté veuf, ayant mis sa petite fille Sidonie en nourrice dans ce village de Puisaye, là où elle devait rencontrer, 22 ans plus tard, Jules Robineau-Duclos, riche mais alcoolique, qui l’épousa et l’installa dans sa belle maison de Saint-Sauveur.

3- À Saint-Sauveur, nous nous sommes arrêtés devant l’église en pensant aux rapports amusants entre Sidonie athée et le curé Millot, qu’elle provoquait en amenant son chien à la messe, mais qu’elle estimait pourtant à cause de leur intérêt commun pour les fleurs.

4- C’est alors que nous avons découvert, tout près, la « maison de Colette », restaurée avec beaucoup de soin, et ses trois jardins récemment replantés, hormis la « glycine centenaire » qui continue à torturer la grille donnant sur la rue des Vignes. On pouvait craindre de n’y trouver qu’une de ces « demeures-musées » que dénonça Julien Gracq dans Le roi Cophetua. D’ailleurs Colette elle-même ne se faisait pas d’illusions, sachant bien que la magie avait quitté ce monde de son enfance et qu’on ne retrouverait jamais plus cette « harmonie d’arbres et d’oiseaux », ni ce « murmure de voix humaines, qu’a suspendu la mort ». Mais le scrupule méticuleux qui a présidé à la reconstitution de la maison et aussi la passion communicative de nos deux guides ont réussi à faire revivre cette demeure telle qu’elle fut lorsque les Colette l’ont habitée, lorsque le Capitaine rêvait de devenir écrivain devant des pages qui restaient inexorablement blanches, lorsque Sido, levée tôt le matin, « explorait » seule toutes les richesses de son jardin, lorsque Leo, tout au fond, érigeait un petit cimetière de tombes en carton, lorsque Minet-Chéri, l’hiver, arpentait les allées, enthousiasmée, « happant la neige volante ».

5- Au château de Saint-Sauveur devenu musée selon le vœu de Colette de Jouvenel, devant une impressionnante collection de photographies, Samia Bordji a pu nous faire parcourir, non sans émotion, toute la vie de la petite poyaudine « passée au rang d’idole et achevant son existence de pantomimes, d’instituts de beauté, de vieilles lesbiennes dans une apothéose de respectabilité » (Jean Cocteau), jusqu’à ses funérailles qui furent grandioses et nationales.

6- Enfin, à la mairie de Saint-Sauveur, on découvrit une salle de classe de la fin du XIXe siècle, reconstituée afin d’aider le visiteur à imaginer l’école disparue où Colette a été élève et qu’elle a brillamment mais méchamment transposée dans son Claudine à l’école, pour se venger des gens de Saint-Sauveur qui n’avaient jamais fait bon accueil à l’épouse et aux enfants de leur percepteur, le Capitaine unijambiste.

Sur la route à l’aller avait été présentée une image un peu démystifiée de Colette (une Colette indifférente en apparence aux deuils dans sa famille, indifférente à la détresse de Sido restée veuve et seule à Châtillon, indifférente au devenir de sa « chère maison » natale) ; puis on avait insisté sur l’aspect autofictionnel des œuvres de Colette qu’on a tendance à lire comme des autobiographies (certes Colette a reconnu en 1937 qu’aucune de ses oeuvres n’était « libre de toute alluvion de souvenir »; mais « tout cela, c’est de la littérature », a-t-elle dit dans un entretien radiophonique de 1950). En complément, sur la route du retour, un texte de Nicole Laval-Turpin (malheureusement empêchée de participer à notre excursion) continua cette démystification de Colette en rappelant que, pour ce magnifique écrivain, l’écriture était une pénible corvée et que celle qui sut composer, à la fin de Mitsou, une lettre d’amour qui fit pleurer Marcel Proust recommandait aux vrais amants de se contenter d’écrire : « Viens vite ! la clef sera accrochée derrière le volet ! »


Ainsi ce retour au pays de Colette a-t-il permis d’entrevoir, derrière ses œuvres admirables, le véritable visage du « plus grand écrivain français naturel » (Montherlant) et surtout de la remercier, par de-là les années, pour « toutes les joies sensuelles qu’elle nous a accordées » (R. Brasillach).

jeudi 18 mai 2017

Le Génie du mensonge

.
François Noudelmann fut notre invité ce soir du 4 mai 2017. Catherine Malissard nous présenta ce philosophe connu, auteur de nombreux ouvrages dont Le génie du mensonge, son dernier livre à succès qu’il commenta simplement, dans le souci de se faire comprendre. Le titre éloquent nous ouvre la voie de sa réflexion. Il veut se faire le « décodeur » des contradictions que montrent certains philosophes dont l’œuvre et la vie ne coïncident pas. D’où l’idée que notre conférencier développe : l’écriture parle et dévoile la psyché de l’auteur.

Noudelmann pointe le paradoxe dont font preuve les créateurs de théories dans lesquelles le concept est asséné comme une vérité aveuglante. La lecture de son ouvrage nous révèle en effet que certains penseurs ont vécu en plein mensonge tant la vie qu’ils ont menée est loin de refléter leur philosophie. Mais ce déni peut donner une œuvre géniale quand il permet d’accoucher d’une œuvre forte. Il permet de révéler la vérité ontologique, présente sous le beau mensonge, cette sorte de « mentir-vrai » selon Aragon.

La vérité est donc relative ? pour y répondre, notre auteur étudie la distorsion entre les idées proclamées et la vie menée par les philosophes. Il ne cherche pas à porter un jugement moral sur ces philosophes qu’il admire mais il veut les comprendre et saisir la complexité de leur être. C’est pourquoi, Il s’intéresse à la psychologie de l’écrivain car elle interfère dans le discours théorique. Comment relire ces textes à la lumière d’un investissement psychique ? Freud, auquel notre conférencier se réfère souvent, démontre que du mensonge de ses patients, peut jaillir la vérité de leur être. Le psychanalyste viennois a souligné la jouissance narcissique des philosophes créateurs de concepts qui donnent sens à leur vie.

Pour Noudelmann, Jean-Jacques Rousseau est-une sorte de paradigme dans l’élaboration de son étude. On sait que ce philosophe a écrit L’Émile, traité célèbre sur l’éducation, sa nécessité et ses bienfaits et ce tandis qu’il confiait ses cinq enfants à l’Assistance publique. A-t-il écrit cet ouvrage inconscient du mensonge que représentait son système de valeurs par rapport à la vie qu’il menait en privé ? Était-il conscient de cette inconséquence ? Selon Noudelmann, l’auteur des Confessions fait un aveu volontaire en se présentant dans cet ouvrage comme éducateur et père d’un enfant « idéal » qu’il aime et qu’il instruit car il se voit ainsi. Ce livre l’absolvant de l’abandon de sa progéniture ?

Tout homme est pétri de contradictions, nous le savons. Le ressenti de l’individu influence forcément ses écrits et les démonstrations éclairent les propos du conférencier.
Deleuze qui prône le nomadisme vit le plus casanièrement du monde, ne cachant pas sa « haine » du voyage. Sartre a réinventé la figure de l’intellectuel engagé alors qu’il est resté passif lors de la seconde guerre mondiale. Simone de Beauvoir incite à l’émancipation féminine dans son traité Le Deuxième Sexe, alors que sa correspondance avec Nelson Algren révèle la jouissance servile d’une femme amoureuse. Kierkegaard compose des textes religieux, fait l’éloge du mariage mais vit en célibataire libertin. Il assume franchement ses différents « je » ou pseudonymes à l’instar de l’écrivain Pessoa qui multiplie ses hétéronymes. Michel Foucault prône le courage de dire la vérité mais il refuse de nommer sa maladie et ment sciemment car il veut cacher, au monde, sa vie privée.

Noudelmann montre ainsi que, hors de tout jugement moral, le mensonge relève de la division et de la multiplicité du moi. Paradoxe qu’il faut chercher à comprendre et non à dénoncer. L’écriture parle et dévoile la psyché. Selon notre orateur qu’inspire l’art musical, le concept « frappe » comme une touche sur un clavier, il peut être un cri qui précède le raisonnement élaboré. L’écriture serait portée par un rythme qui révèle la personnalité du philosophe comme de tout écrivain. Chacun de nous parle selon l’image qu’il veut donner de soi, par crainte de révéler ses failles. Le mensonge est ordinaire à tous. Quant aux romanciers nous aimons qu’il soit à la source de leurs œuvres d’imagination.

François Noudelmann nous a démontré clairement que ce déni se cache aussi sous la plume des philosophes. Il a voulu le décrypter, en faire le sujet d’un livre, en parler. Ce que notre conférencier a su faire ce soir, avec talent, dans un face à face très apprécié.

.

mardi 2 mai 2017

Mais où sont passés les Indo-Européens ?

.
À cette question intrigante qui semble nous ouvrir les pistes d'un roman policier, Jean-Paul Demoule a bien voulu répondre en remettant en cause nos quasi-certitudes et en ouvrant de nouveau très largement le champ des réponses possibles.

En effet, J.P. Demoule propose d'autres théories que celle d'un peuple unique originel, diffusant jusqu'à l'ouest de l'Europe sa civilisation et sa langue.
Schleicher le premier avait proposé un arbre généalogique des langues, s'appuyant sur des racines de mots et un matériel archéologique communs. On accrédita tout d'abord la théorie d'une civilisation venue de l'Inde et de la Bactriane. Puis celle d'un peuple guerrier venu des steppes asiatiques. Enfin, celle d'un peuple scandinave et dominateur – ce qui servit largement les inspirateurs du nazisme, qui firent d'une recherche linguistique balbutiante un enjeu politique et idéologique.

La théorie steppique l'emporta longtemps. Des populations nomades, pacifiques, agricoles et matriarcales auraient été mises à mal au néolithique par des barbares patriarcaux exaltant la guerre de l'Inde à l'Atlantique. Or l'archéologie réfute cette théorie, en l'absence de preuves matérielles de son existence, suggérant au contraire que la civilisation de l'Indus se serait effondrée d'elle-même.

Celle d'un peuple du Moyen-Orient, constitué d'éleveurs et d'agriculteurs et migrant du Xe au VIe siècle en Europe et en Inde, diffusant sa langue au fur et à mesure, n'est pas plus satisfaisante : comment expliquer en effet l'existence des autres langues européennes qui n'appartiennent pas à cette famille ?

Pour démontrer l'existence des Indo-Européens, il faudrait prouver qu'il y a bien eu diffusion d'une langue commune par un peuple originel commun, et qu'il s'agit d'un phénomène indo-européen. Or le matériel archéologique nécessaire à cette démonstration n'existe pas. Par ailleurs, de nombreux exemples prouvent qu'il n'y a pas toujours coïncidence entre une domination géographique ou étatique, et une présence linguistique.

Dès lors qu'on ne peut s'appuyer sur la langue, peut-on avoir recours à la mythologie ?

L'organisation des mythologies romaine, indienne et grecque proposée par G. Dumézil en structure trifonctionnelle (souveraineté / guerre/ travail) ne permet pas non plus la coïncidence entre les populations locutrices de l'indo-européen et cette structure, qu'on trouve par contre au Japon ! Il ne faut pas non plus oublier qu'il a existé une masse des mythologies inconnues, effacées ou oubliées à cause des diverses conquêtes.

Actuellement, on tente de retrouver une mythologie mondiale qui serait celle de l'homo sapiens et qui se serait diffusée progressivement au cours des millénaires. Cependant, à l'époque où les langues indo-européennes se différencient, on voit néanmoins circuler en Europe des objets de prestige qui peuvent étayer la théorie selon laquelle les myhtologies aussi ont circulé, de façon centripète – et pas exclusivement centrifuge comme dans les trois théories classiques.

Puisque l'archéologie, la mythologie et même la génétique n'apportent pas de réponse définitive, il faut se rendre à cette évidence que les langues qui se ressemblent sont celles qui sont géographiquement proches, mais qu'elles ont très peu de racines communes. Le XIXe s. s'est ingénié à reconstruire ces racines pour servir des thèses idéologiques européennes propres à justifier l'état-nation et la colonisation.

Aujourd'hui les chercheurs ont abandonné le modèle arborescent centrifuge. J.P. Demoule propose à la place de s'orienter vers des modèles plus complexes, horizontaux et pluridisciplinaires, ceux de vagues concentriques qui s'entrecroisent en réseaux multiples, formant des sortes de toiles d'araignées, avec plusieurs points répartis dans l'espace et le temps, et des flèches qui vont des uns vers les autres dans un mouvement centripète.

L'entretien qui suivit l'exposé, entre G. Bergounioux et J.P. Demoule, permit de rappeler que l'intérêt pour les Indo-Européens était né du travail des linguistes, et qu'en l'absence de l'arbre généalogique vertical bien connu, il fallait s'orienter vers d'autres hypothèses étayées par la linguistique comparée. Si la théorie d'un peuple et d'une langue originels pose sans doute mal le problème de l'origine des langues, on pourrait retrouver les Indo-Européens d'une autre façon, dans l'étude de pacifiques échanges commerciaux et religieux, les métissages de proximité, les relations de voisinage géographique, les migrations, dans un espace-temps considérable, bien loin des théories classiques des invasions guerrières et dominatrices.


Voilà de nouvelles et passionnantes perspectives.



Yveline Couf
.

lundi 3 avril 2017

Colloque en hommage à Alain Malissard

.
Le colloque Orléans et les villes-fleuves du monde : histoires d’eau, histoires d’art, qui s’est tenu à Orléans les 16 et 17 mars, était dédié à Alain Malissard. L’initiative en revient à Patrick Voisin, professeur de langues anciennes en classes préparatoires à Pau, à Olivia Voisin, directrice des musées de la ville d’Orléans, et à Bertrand Sajaloli, maître de conférences en géographie à l’université d’Orléans, où Alain Malissard fut professeur de langue et de littérature latines. La section orléanaise de l’Association Guillaume-Budé était partie prenante de cet hommage.

Si l’ensemble du colloque fut placé sous la figure tutélaire d’Alain Malissard, lui rendant hommage à travers la diversité des intervenants venant d’horizons parfois lointains, qui ont fait se croiser disciplines et approches, la matinée d’ouverture du colloque a été consacrée plus spécifiquement à Alain Malissard.

Nous rendons compte ici des quatre temps qui l’ont constituée.

Bertrand Hauchecorne, actuel président de la Section orléanaise de l’Association Guillaume-Budé, a rappelé le rôle d’Alain Malissard, président pendant 25 ans, pour rendre la section si active et dynamique. Il a évoqué également sa personnalité ouverte et disponible, désireuse de partager son savoir universitaire avec tous les publics, quels qu’ils soient, et en dehors des cadres institutionnels.

Jean Nivet a résumé le parcours universitaire d’Alain Malissard : après avoir consacré dix années à l’étude de la Colonne Trajane, puis dix autres années à l’étude de Tacite, il a choisi le thème de l’eau comme objet d’étude, dans l’idée que c’était un moyen particulièrement efficient d’entrer dans une connaissance approfondie de la civilisation romaine. Ses travaux, on pourrait dire ses « histoires d’eau », ont donné lieu à de nombreuses communications et conférences, et à deux ouvrages publiés aux Belles-Lettres, Les Romains et l’eau (1994) et Les Romains et la mer (2012). Jean Nivet, comme le plus ancien membre de la section orléanaise Guillaume-Budé, et Hadrien Courtemanche, ancien étudiant de la faculté des lettres d’Orléans récemment entré comme membre du bureau, ont donné une lecture à deux voix de plusieurs extraits tirés de ces deux ouvrages, lecture illustrée de photos et d’images.

Ont suivi deux communications, faites par d’anciens collègues d’Alain Malissard à la faculté des lettres d’Orléans : Émilia Ndiaye a repris ses travaux sur l’eau dans la perspective du colloque, Rome et son fleuve, le Tibre. Franck Collin, pour sa part, s’inspire de la démarche chère à Alain Malissard en ce qui concerne l’Antiquité, qui consiste à en repérer les échos et les prolongements dans les époques ultérieures : il l’a fait pour le Tibre, tel qu’il a survécu dans notre imaginaire.


Émilia Ndiaye
.

lundi 27 mars 2017

Conférence de Gérard Lauvergeon sur les frontières dans le monde gréco-romain

.
Cette année, pour leur deuxième édition, les "Voix d’Orléans" ont choisi comme thème la notion de frontière, prenant en compte l’opposition actuelle entre une "mondialisation" qui tend vers l’abolition des frontières entre États et la réaction de ces mêmes États qui souhaitent mieux contrôler l’accès à leur territoire. 

Il y a plus de vingt ans, le 18 janvier 1995, notre secrétaire Gérard Lauvergeon, professeur honoraire de Première Supérieure au lycée Pothier, avait traité devant notre Association un thème qui serait une très bonne introduction historique à ces "Voix d'Orléans" : les frontières dans le monde gréco-romain. 

Cette conférence peut se résumer ainsi : 

Dans la Grèce antique, la plupart des cités-états étaient séparées non par des frontières bien déterminées, mais par des zones de confins assez vagues, sauf l’Attique dont les limites étaient matérialisées par une succession de statues d’Hermès. Plus tard, Rome a été confrontée à l’existence d’un monde non-romain, au-delà de certaines limites naturelles telles que le Rhin, le Danube ou l’Euphrate. A partir de Vespasien, ces frontières naturelles ont été renforcées par des camps placés aux endroits stratégiques et complétées par un limes tel qu’on peut en voir des restes en Grande-Bretagne (le rempart d’Hadrien), en Allemagne, en Roumanie, en Syrie, etc. En Afrique, en Orient ont été instaurés des "glacis de surveillance" avec des postes isolés reliés par une piste. En fait, l’histoire montre que ces "frontières", dans l’Antiquité, ont été moins des barrières que des lieux de contact, d’échanges, d’interpénétration des cultures. 


.

jeudi 9 mars 2017

Les métamorphoses d'Ovide ou la fabrique des images

Isabel Dejardin, professeure de classes préparatoires présentée par Nicole Laval-Turpin, fit revivre ce soir-là Ovide, l’auteur latin du célèbre ouvrage les Métamorphoses. Notre conférencière explora au cours d’un savant exposé la « Fabrique des images » que représente cette œuvre, considérée comme une bible, celle du génie du paganisme, source vivante de la culture européenne. Cette conférence eut lieu la veille de la représentation théâtrale d’une œuvre de Shakespeare, Le songe d’une nuit d’été, inspirée de l’œuvre ovidienne.

Sachons que cet auteur latin naquit en 43 av. J.-C. à Sulmona et qu’il vécut à Rome comme magistrat sous le règne d’Auguste. Épris des textes antiques, Ovide, poète remarqué, écrivit une œuvre importante couronnée de succès avant de déplaire à l’empereur qui l’exila aux confins de l’Empire romain sur les bords de la mer noire où il mourut inconsolé en l’an 17 apr. J.-C. Les Tristes et Les Pontiques portent le témoignage de sa survie hors du pays natal. 

Ovide, tel un sphinx littéraire, fascine. Certains Romains parmi ses contemporains critiquaient sa licence poétique mais d’autres tel Sénèque notait son ravissement à la lecture des Métamorphoses. Le philosophe y voyait une représentation de sympathie universelle dans l’intrication du règne humain se mêlant intimement au végétal et à l’animal. La mise en lumière de ce texte emblématique fut enrichie de représentations imagées qui jalonnèrent l’exposé. Ovide nous apparut tel un magicien des lettres qui a su transformer le monde connu en « terra incognita » fascinante. C’est ainsi qu’il plaît toujours au lecteur en quête d’étrangeté, celle d’un univers poétique peuplé de figures mythiques. Chaque époque voulut interpréter cet auteur imaginatif qui donne matière à penser, rêver, philosopher.
Ovide, auteur curieux des mythologies venues d’Orient et de Grèce s’en inspira pour écrire l’ouvrage des Métamorphoses créant un univers fantasmé qu’il décline en poèmes épiques ou didactiques inspirés de textes anciens de la plus haute antiquité portant sur l’origine du monde. Cet opus contient 15 livres répartis en quatre moments dont le dernier raconte l’histoire romaine doublant ainsi le parcours de Tite-Live, son contemporain. 

Ses Métamorphoses font preuve d’une grande profondeur de pensée. À noter d’abord l’insolence de l’auteur face au pouvoir établi avant d’aborder l’étude de cette œuvre ancrée dans notre univers mental. Elle se prête à de multiples lectures que chaque époque récupère à sa façon car elle nous offre plusieurs degrés de signification.  

L’un d’entre eux nous mène à l’interrogation métaphysique car ce texte concerne l’essence de l’être humain. Par exemple, Ovide raconte histoire d’Hermaphrodite, l’androgyne masculin-féminin qui fut bisexué avant d’être coupé en deux. Ce faisant, il poursuit la réflexion de Platon et fait écho aux interrogations de notre modernité. On y décèle aussi un degré anagogique : certains poèmes visent à l’élévation de l’âme car ils contiennent des vérités secrètes. Le châtiment vient du « divin », d’une transgression à l’ordre transcendantal : ainsi Actéon est changé en cerf par la déesse Diane qui le punit d’avoir osé la contempler nue dans son bain. Un troisième degré d’allégorie apparaît clairement car toutes les passions humaines y sont représentées sous formes d’images, de métaphores, de comparaisons ouvrant sur un univers coloré, fourmillant d’êtres vivants sous plusieurs apparences. Interrogation esthétique : le Beau peut-il être monstrueux ? car l’homme et la bête forment une même entité.  

Les humains sont des mutants ornés d’attributs animaux et végétaux ou d’un mixte des deux. Par exemple, les amants Pyrame et Thisbé sont séparés par un mur qui marque l’opposition qui leur est faite de se rencontrer. Mais  ils   ont pris  l’habitude de se retrouver sous l’ombrage d’un mûrier blanc. Ils mourront tragiquement à cause de cet amour que l’auteur des mythes désavoue de la manière suivante : une lionne blessée tache de rouge sang le voile que Thisbé laisse tomber en fuyant le fauve terrorisant. Pyrame trouve le voile, croit morte sa bien-aimée et se suicide. Thisbé à la vue du cadavre de son amant se tue de désespoir, après avoir prié la divinité de teinter de rouge, le mûrier blanc témoin de leur union. Sensible à la prière de Thisbé, celle-ci permettra la fusion de leur couple en un mûrier aux fruits rouges couleur sang, symbole de l’amour qui perdure. L’humain ne s’élève pas au-dessus du végétal, il est hors de toute transcendance.

Au Moyen-Âge le livre des Métamorphoses ressurgit. Autour du XIIe siècle l’Europe découvrait Averroes ainsi que la littérature courtoise chez Froissart admirateur d’Ovide. L’époque médiévale symbolisait le monde qu’Ovide transforme, sous forme d’un œuf partagé en deux = ovum dividens . Des manuscrits du XVe siècle montrent l’intérêt pour cette œuvre grâce aux illustrations de certains poèmes ovidiens dont le suicide de Pyrame. Les entrelacs du tympan de la Chartreuse de Champmol représentent les mêmes personnages dans la finitude de leur amour terrestre.   

Quant à la Renaissance européenne, elle montre une grande sensibilité aux monde des Métamorphoses car celles-ci dévoilent les fluctuations de l’être humain et forcent au questionnement : Où est la place de l’homme dans le monde ? La peinture et la sculpture de cette époque fourmillent d’êtres hybrides tels les anges, les putti, figures de la volupté et des mutations constantes de nos destinées dont se nourrira l’âge baroque. Ce courant artistique s’empare de ce qui bouge. La métamorphose a opéré créant une mélancolie fondamentale : personne ne retrouve jamais sa forme initiale. Tout être est multiple et change d’état. Exemple notoire : Niobé, reine orgueilleuse des sept enfants qu’elle avait eus d’Amphion se moqua de la déesse Leto qui n’avait mis au monde que des jumeaux. La divinité se vengea alors en se servant de ses rejetons qui assassinèrent ceux de Niobé. Zeus changea cette mère horrifiée en un rocher qu’il plaça sur le mont Sisyphe d’où coulent ses larmes profuses comme celles d’une source. Pas de transcendance mais une mutation d’état. Le vivant se pétrifie. 



La Renaissance italienne, à travers ses savants humanistes, créa le courant d’un néo-platonisme qui recherchait la voix des Anciens. Les ouvrages de Marsile Ficin traitent ainsi de la métempsychose, soit le passage d’un corps à l’autre. En Angleterre, Shakespeare, au travers de son théâtre montre sa connaissance intime du poète latin. Le drame de Romeo et Juliette s’inspire de la légende de Pyrame et Thisbé. Puis Ovide s’efface au fil des ans bien que, au XIX siècle, le philologue Ernest Renan, parle d’Ovide comme magister amoris ou maître des amours.

La deuxième moitié du XXe siècle verra l’œuvre d’Ovide sortir de l’oubli. Le divin n’existant plus, les nouveaux exégètes de son œuvre partent du principe que « Ovide raisonne l’impossible ». Ils s’intéressent aux œuvres antiques comme celle de Pythagore, à travers l’influence qu’il exerça sur Ovide. Le savant grec croyait à la transmigration des âmes soit au transformisme que le poète latin célèbre dans les Métamorphoses. Maurice Blanchot écrit « La Bête de Lascaux » démontrant que l’image donne voix à l’absence. Quant à Roberto Calasso, écrivain italien, il fait revivre aujourd’hui les légendes d’Ovide qui nourrissent les mises en scène des spectacles tirés des Métamorphoses.  

À travers l’analyse approfondie que notre conférencière a faite du monde ovidien, nous avons saisi que le poète latin réfutait la puissance du discours et toute rhétorique. Il a confié ses croyances à ses personnages polymorphes. Les humains dotés d’attributs animaux sont ses avatars qu’il fait vivre pour mieux nous donner sa propre vision du monde.

Je gage que beaucoup d’entre nous vont se plonger dans son univers pour revêtir les formes mouvantes que saura créer notre imagination vagabonde. 



.

jeudi 16 février 2017

Guillaume Budé et la chouette d’Athéna

.
L’Association Guillaume-Budé, fondée en 1917, et notre section orléanaise, créée en 1954 sont présentées sur notre site à la page « nous connaître ».

Notre nom vient de celui de l’humaniste : Guillaume Budé. Notre symbole : une chouette, celle d’Athéna. Cela demande quelques éclaircissements.

Commençons par la chouette : « L’association a pris pour emblème la chouette d’Athéna, la déesse grecque de la Raison, qui présidait aux arts et à la littérature. Voir ci-contre l'aryballe protocorinthien en forme de chouette du musée du Louvre (vers 640 av. J.-C.). », peut-on lire sur la page citée ci-dessus. En outre, Jean-Louis Gautreau, sur notre blog (2 janvier 2014), avait proposé un billet intitulé : « Aryballe corinthien en forme de chouette ».

Sylvie Le Clech, directrice régionale des affaires culturelles de la région Centre-Val de Loire, nous a présenté l’homme Guillaume Budé à la rentrée de l’actuelle saison (27/10/2016), dans sa conférence :
L'HUMANISTE ET LE PRINCE :
GUILLAUME BUDÉ ET FRANÇOIS Ier
Où elle analyse les rapports entre le Guillaume Budé humaniste et le pouvoir royal. Vous pouvez écouter (ou réécouter) cette intervention par ici et lire le compte rendu sur notre blog.

Marie-Madeleine de la Garanderie nous avait parlé également de cet humaniste, le 13 janvier 1994 :
QUI ÉTAIT GUILLAUME BUDÉ ?

C’est du point de vue de ses travaux de philologue et d'humaniste, que Guillaume Budé est analysé dans cette conférence. En suivant ce lien, vous pourrez écouter l’enregistrement audio d’époque (sur K7), donc tendez bien l’oreille, mais c’est « clairement » audible. Vous pouvez aussi lire le compte rendu de cette conférence.

Vous pouvez compléter votre information en consultant un article d’une vingtaine de pages de Marie-Madeleine de la Garanderie sur le site de Persée. C’est un extrait d’un Bulletin de l'Association Guillaume Budé  de 1967  (Volume 1  Numéro 2  pp. 192-211)

Enfin, j’ai trouvé un court article destiné aux lycéens, sur le site pédagogique de la BnF.
.