lundi 27 mars 2017

Conférence de Gérard Lauvergeon sur les frontières dans le monde gréco-romain

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Cette année, pour leur deuxième édition, les "Voix d’Orléans" ont choisi comme thème la notion de frontière, prenant en compte l’opposition actuelle entre une "mondialisation" qui tend vers l’abolition des frontières entre États et la réaction de ces mêmes États qui souhaitent mieux contrôler l’accès à leur territoire. 

Il y a plus de vingt ans, le 18 janvier 1995, notre secrétaire Gérard Lauvergeon, professeur honoraire de Première Supérieure au lycée Pothier, avait traité devant notre Association un thème qui serait une très bonne introduction historique à ces "Voix d'Orléans" : les frontières dans le monde gréco-romain. 

Cette conférence peut se résumer ainsi : 

Dans la Grèce antique, la plupart des cités-états étaient séparées non par des frontières bien déterminées, mais par des zones de confins assez vagues, sauf l’Attique dont les limites étaient matérialisées par une succession de statues d’Hermès. Plus tard, Rome a été confrontée à l’existence d’un monde non-romain, au-delà de certaines limites naturelles telles que le Rhin, le Danube ou l’Euphrate. A partir de Vespasien, ces frontières naturelles ont été renforcées par des camps placés aux endroits stratégiques et complétées par un limes tel qu’on peut en voir des restes en Grande-Bretagne (le rempart d’Hadrien), en Allemagne, en Roumanie, en Syrie, etc. En Afrique, en Orient ont été instaurés des "glacis de surveillance" avec des postes isolés reliés par une piste. En fait, l’histoire montre que ces "frontières", dans l’Antiquité, ont été moins des barrières que des lieux de contact, d’échanges, d’interpénétration des cultures. 


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jeudi 9 mars 2017

Les métamorphoses d'Ovide ou la fabrique des images

Isabel Dejardin, professeure de classes préparatoires présentée par Nicole Laval-Turpin, fit revivre ce soir-là Ovide, l’auteur latin du célèbre ouvrage les Métamorphoses. Notre conférencière explora au cours d’un savant exposé la « Fabrique des images » que représente cette œuvre, considérée comme une bible, celle du génie du paganisme, source vivante de la culture européenne. Cette conférence eut lieu la veille de la représentation théâtrale d’une œuvre de Shakespeare, Le songe d’une nuit d’été, inspirée de l’œuvre ovidienne.

Sachons que cet auteur latin naquit en 43 av. J.-C. à Sulmona et qu’il vécut à Rome comme magistrat sous le règne d’Auguste. Épris des textes antiques, Ovide, poète remarqué, écrivit une œuvre importante couronnée de succès avant de déplaire à l’empereur qui l’exila aux confins de l’Empire romain sur les bords de la mer noire où il mourut inconsolé en l’an 17 apr. J.-C. Les Tristes et Les Pontiques portent le témoignage de sa survie hors du pays natal. 

Ovide, tel un sphinx littéraire, fascine. Certains Romains parmi ses contemporains critiquaient sa licence poétique mais d’autres tel Sénèque notait son ravissement à la lecture des Métamorphoses. Le philosophe y voyait une représentation de sympathie universelle dans l’intrication du règne humain se mêlant intimement au végétal et à l’animal. La mise en lumière de ce texte emblématique fut enrichie de représentations imagées qui jalonnèrent l’exposé. Ovide nous apparut tel un magicien des lettres qui a su transformer le monde connu en « terra incognita » fascinante. C’est ainsi qu’il plaît toujours au lecteur en quête d’étrangeté, celle d’un univers poétique peuplé de figures mythiques. Chaque époque voulut interpréter cet auteur imaginatif qui donne matière à penser, rêver, philosopher.
Ovide, auteur curieux des mythologies venues d’Orient et de Grèce s’en inspira pour écrire l’ouvrage des Métamorphoses créant un univers fantasmé qu’il décline en poèmes épiques ou didactiques inspirés de textes anciens de la plus haute antiquité portant sur l’origine du monde. Cet opus contient 15 livres répartis en quatre moments dont le dernier raconte l’histoire romaine doublant ainsi le parcours de Tite-Live, son contemporain. 

Ses Métamorphoses font preuve d’une grande profondeur de pensée. À noter d’abord l’insolence de l’auteur face au pouvoir établi avant d’aborder l’étude de cette œuvre ancrée dans notre univers mental. Elle se prête à de multiples lectures que chaque époque récupère à sa façon car elle nous offre plusieurs degrés de signification.  

L’un d’entre eux nous mène à l’interrogation métaphysique car ce texte concerne l’essence de l’être humain. Par exemple, Ovide raconte histoire d’Hermaphrodite, l’androgyne masculin-féminin qui fut bisexué avant d’être coupé en deux. Ce faisant, il poursuit la réflexion de Platon et fait écho aux interrogations de notre modernité. On y décèle aussi un degré anagogique : certains poèmes visent à l’élévation de l’âme car ils contiennent des vérités secrètes. Le châtiment vient du « divin », d’une transgression à l’ordre transcendantal : ainsi Actéon est changé en cerf par la déesse Diane qui le punit d’avoir osé la contempler nue dans son bain. Un troisième degré d’allégorie apparaît clairement car toutes les passions humaines y sont représentées sous formes d’images, de métaphores, de comparaisons ouvrant sur un univers coloré, fourmillant d’êtres vivants sous plusieurs apparences. Interrogation esthétique : le Beau peut-il être monstrueux ? car l’homme et la bête forment une même entité.  

Les humains sont des mutants ornés d’attributs animaux et végétaux ou d’un mixte des deux. Par exemple, les amants Pyrame et Thisbé sont séparés par un mur qui marque l’opposition qui leur est faite de se rencontrer. Mais  ils   ont pris  l’habitude de se retrouver sous l’ombrage d’un mûrier blanc. Ils mourront tragiquement à cause de cet amour que l’auteur des mythes désavoue de la manière suivante : une lionne blessée tache de rouge sang le voile que Thisbé laisse tomber en fuyant le fauve terrorisant. Pyrame trouve le voile, croit morte sa bien-aimée et se suicide. Thisbé à la vue du cadavre de son amant se tue de désespoir, après avoir prié la divinité de teinter de rouge, le mûrier blanc témoin de leur union. Sensible à la prière de Thisbé, celle-ci permettra la fusion de leur couple en un mûrier aux fruits rouges couleur sang, symbole de l’amour qui perdure. L’humain ne s’élève pas au-dessus du végétal, il est hors de toute transcendance.

Au Moyen-Âge le livre des Métamorphoses ressurgit. Autour du XIIe siècle l’Europe découvrait Averroes ainsi que la littérature courtoise chez Froissart admirateur d’Ovide. L’époque médiévale symbolisait le monde qu’Ovide transforme, sous forme d’un œuf partagé en deux = ovum dividens . Des manuscrits du XVe siècle montrent l’intérêt pour cette œuvre grâce aux illustrations de certains poèmes ovidiens dont le suicide de Pyrame. Les entrelacs du tympan de la Chartreuse de Champmol représentent les mêmes personnages dans la finitude de leur amour terrestre.   

Quant à la Renaissance européenne, elle montre une grande sensibilité aux monde des Métamorphoses car celles-ci dévoilent les fluctuations de l’être humain et forcent au questionnement : Où est la place de l’homme dans le monde ? La peinture et la sculpture de cette époque fourmillent d’êtres hybrides tels les anges, les putti, figures de la volupté et des mutations constantes de nos destinées dont se nourrira l’âge baroque. Ce courant artistique s’empare de ce qui bouge. La métamorphose a opéré créant une mélancolie fondamentale : personne ne retrouve jamais sa forme initiale. Tout être est multiple et change d’état. Exemple notoire : Niobé, reine orgueilleuse des sept enfants qu’elle avait eus d’Amphion se moqua de la déesse Leto qui n’avait mis au monde que des jumeaux. La divinité se vengea alors en se servant de ses rejetons qui assassinèrent ceux de Niobé. Zeus changea cette mère horrifiée en un rocher qu’il plaça sur le mont Sisyphe d’où coulent ses larmes profuses comme celles d’une source. Pas de transcendance mais une mutation d’état. Le vivant se pétrifie. 



La Renaissance italienne, à travers ses savants humanistes, créa le courant d’un néo-platonisme qui recherchait la voix des Anciens. Les ouvrages de Marsile Ficin traitent ainsi de la métempsychose, soit le passage d’un corps à l’autre. En Angleterre, Shakespeare, au travers de son théâtre montre sa connaissance intime du poète latin. Le drame de Romeo et Juliette s’inspire de la légende de Pyrame et Thisbé. Puis Ovide s’efface au fil des ans bien que, au XIX siècle, le philologue Ernest Renan, parle d’Ovide comme magister amoris ou maître des amours.

La deuxième moitié du XXe siècle verra l’œuvre d’Ovide sortir de l’oubli. Le divin n’existant plus, les nouveaux exégètes de son œuvre partent du principe que « Ovide raisonne l’impossible ». Ils s’intéressent aux œuvres antiques comme celle de Pythagore, à travers l’influence qu’il exerça sur Ovide. Le savant grec croyait à la transmigration des âmes soit au transformisme que le poète latin célèbre dans les Métamorphoses. Maurice Blanchot écrit « La Bête de Lascaux » démontrant que l’image donne voix à l’absence. Quant à Roberto Calasso, écrivain italien, il fait revivre aujourd’hui les légendes d’Ovide qui nourrissent les mises en scène des spectacles tirés des Métamorphoses.  

À travers l’analyse approfondie que notre conférencière a faite du monde ovidien, nous avons saisi que le poète latin réfutait la puissance du discours et toute rhétorique. Il a confié ses croyances à ses personnages polymorphes. Les humains dotés d’attributs animaux sont ses avatars qu’il fait vivre pour mieux nous donner sa propre vision du monde.

Je gage que beaucoup d’entre nous vont se plonger dans son univers pour revêtir les formes mouvantes que saura créer notre imagination vagabonde. 



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jeudi 16 février 2017

Guillaume Budé et la chouette d’Athéna

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L’Association Guillaume-Budé, fondée en 1917, et notre section orléanaise, créée en 1954 sont présentées sur notre site à la page « nous connaître ».

Notre nom vient de celui de l’humaniste : Guillaume Budé. Notre symbole : une chouette, celle d’Athéna. Cela demande quelques éclaircissements.

Commençons par la chouette : « L’association a pris pour emblème la chouette d’Athéna, la déesse grecque de la Raison, qui présidait aux arts et à la littérature. Voir ci-contre l'aryballe protocorinthien en forme de chouette du musée du Louvre (vers 640 av. J.-C.). », peut-on lire sur la page citée ci-dessus. En outre, Jean-Louis Gautreau, sur notre blog (2 janvier 2014), avait proposé un billet intitulé : « Aryballe corinthien en forme de chouette ».

Sylvie Le Clech, directrice régionale des affaires culturelles de la région Centre-Val de Loire, nous a présenté l’homme Guillaume Budé à la rentrée de l’actuelle saison (27/10/2016), dans sa conférence :
L'HUMANISTE ET LE PRINCE :
GUILLAUME BUDÉ ET FRANÇOIS Ier
Où elle analyse les rapports entre le Guillaume Budé humaniste et le pouvoir royal. Vous pouvez écouter (ou réécouter) cette intervention par ici et lire le compte rendu sur notre blog.

Marie-Madeleine de la Garanderie nous avait parlé également de cet humaniste, le 13 janvier 1994 :
QUI ÉTAIT GUILLAUME BUDÉ ?

C’est du point de vue de ses travaux de philologue et d'humaniste, que Guillaume Budé est analysé dans cette conférence. En suivant ce lien, vous pourrez écouter l’enregistrement audio d’époque (sur K7), donc tendez bien l’oreille, mais c’est « clairement » audible. Vous pouvez aussi lire le compte rendu de cette conférence.

Vous pouvez compléter votre information en consultant un article d’une vingtaine de pages de Marie-Madeleine de la Garanderie sur le site de Persée. C’est un extrait d’un Bulletin de l'Association Guillaume Budé  de 1967  (Volume 1  Numéro 2  pp. 192-211)

Enfin, j’ai trouvé un court article destiné aux lycéens, sur le site pédagogique de la BnF.
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samedi 28 janvier 2017

Adélard de Bath



http://www.lesbelleslettres.com/livre/?GCOI=22510100960500
Mardi 10 janvier 2017: les deux invitées sont enseignantes à l'Université d'Orléans. Émilia Ndiaye y est maître de conférences en langues et littérature latines et Christiane Dussourt y est chargée de cours de latin classique et médiéval. Elles ont traduit pour l'ouvrage des Belles Lettres qui vient de paraître (Adelardus Bathoniensis) des textes d'Adélard de Bath et elles se proposent de faire connaître à notre public le personnage et son œuvre sous le titre :

Des études gauloises aux maîtres arabes :
parcours d'un érudit anglo-saxon du XIIe siècle,
ADÉLARD DE BATH

Émilia Ndiaye dit d'abord sa dette à Alain Malissard, son mentor, et à Max Lejbowicz, récemment décédé, maître d'œuvre de l'entreprise.


Et nous sommes emportés sur les traces de celui que les Anglais considèrent comme le premier scientifique de leur histoire, en ces temps particuliers de la transition entre le premier et second Moyen-Age (XI-XIIe siècle). Des cartes montrent les itinéraires de ce moine bénédictin, né à Wells dans le Somerset vers 1080. Particulièrement attiré par les territoires dominés par les Normands (Normandie, Sicile, principauté d'Antioche), il séjourne aussi à Tours et à Laon, en Espagne, emprunte la via Francigena pour atteindre Rome, parvient à Constantinople, peut-être à Tarse et Jérusalem. Ses trajets sont parfois sujets à caution, mais il évoque le tremblement de terre de Mamistra, proche d'Antioche, avéré en novembre 1114. Il meurt après 1150. Il aura eu l'occasion de fréquenter les Arabes aussi bien à Tolède qui vient d'être reconquise par les chrétiens, qu'à Palerme, dans cette Sicile multiculturelle ou que dans les États latins issus des Croisades.

En effet, Adélard est un acteur privilégié de la redécouverte et de la grande translation des textes philosophiques et scientifiques grecs vers l'Occident par l'intermédiaire des Arabes, mais aussi de toute l'importance de la science arabe, moment important pour la pensée médiévale. Parmi ses traductions de l'arabe au latin, citons Les Eléments d'Euclide (capital pour la géométrie à l'époque), les Tables astronomiques d'Al-Khwarismi, les Abréviations à l'introduction à l'astrologie d'Abu Mas'har, le Centiloquium du Pseudo-Ptolémée et le Liber prestigiorum Thebidis.

Adélard a aussi écrit deux textes philosophiques importants qui font l'objet de cette édition, le De eodem et diverso (Du même et du différent) et les Questiones naturales. Les conférencières les replacent dans le courant de l'époque, celui de la connaissance nouvelle d'Avicenne à travers du Canon enseigné à la Schola medica Salernitana, d'Averroes, commentateur d'Aristote, de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny qui fait traduire le Coran en 1142. De eodem et diverso, adressé à son neveu, relate une vision nocturne de deux figures féminines qui discutent entre elles, Philocosmie, symbolisant l'amour du monde et Philosophie, celui de la sagesse. Chacune de ces allégories est accompagnée de suivantes, cinq pour Philocosmie (Richesse, Plaisirs, Honneurs, Puissance, Renommée), sept pour Philosophie (les sept Arts libéraux, enseignés dans les écoles de haut niveau et dans les monastères et dont elle fait l'éloge). Dans la controverse, alors que Philocosmie reproche aux philosophes de n'être jamais d'accord, Philosophie triomphe en montrant qu'Aristote et Platon se complètent, sont complémentaires. Se prépare là la synthèse chrétienne (la scolastique) du XIIIe siècle qui vise à concilier l'apport de la philosophie grecque notamment aristotélicienne avec la théologie chrétienne des Pères de l’Église et qui sera enseignée dans les Universités du XIIIe siècle.

Quant aux Questiones naturales, elles prennent la forme d'un dialogue entre Adélard et son neveu. Celui-ci pose les questions sur les plantes, les animaux, la nature de l'homme, la terre, les astres et Adélard apporte les réponses, puisées chez les « maîtres arabes »et non plus chez les autorités des « Studia Gallica ». Certaines réponses nous surprennent et nous font sourire comme celle-ci donnée à titre d'exemple par les conférencières : Pourquoi l'homme marche-t-il debout ? Parce que cela éloigne l'âme de la fange ! Et ce qui est nouveau, c'est qu'Adélard, affirmant une démarche moderne, s'en tient à une philosophie naturelle, ne faisant pas appel à la révélation divine, les références à la Bible étant presque inexistantes. Le caractère autonome des lois de la nature y est fortement affirmé dans le cadre d'un Univers créé par un Dieu bon. De même, il fait appel à la raison pour démêler le vrai du faux.

En complément, est donné le Ut testatur Ergaphalau, (comme l'atteste Ergaphalau) savoureux et étonnant, d'un auteur anonyme, qui présente le panorama des savoirs de l'époque et notamment la théorie des humeurs (sang, flegme, bile jaune et bile noire) et des quatre éléments (air, feu, eau, terre). Tout en exalhant la fraîcheur des commencements, cet ouvrage permet de préciser dans quel contexte se situe la démarche intellectuelle d'Adélard.

Merci à Mmes Ndiaye et Dussourt, qui ont mis ces textes à la disposition du public et nous ont appris ainsi toute l'importance de ce moine anglo-saxon au début du XIIe siècle dans l'enrichissement de la culture occidentale par la science arabe et par l'accès à la philosophie grecque retraduite de l'arabe. Séduit par le rôle de la raison dans ce nouveau savoir, Adélard pourrait avoir comme devise « Ce que j'ai appris en arabe, je vais l'écrire en latin ».

jeudi 26 janvier 2017

Les chemins de la création

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Jeudi 8 novembre, l’Association Guillaume-Budé a proposé à ses adhérents une rencontre des plus originales. L’interview de deux artistes orléanais ; Josef Nadj et Arthur Nauziciel. L’un plasticien, chorégraphe, directeur du Centre Centre Chorégraphique National d'Orléans, l’autre comédien et directeur du Centre Dramatique National Orléans/Loiret/Centre-Val de Loire. Tous deux en fin de contrat et en partance sous d’autres cieux. L’entretien fut mené adroitement par Catherine Malissard. L’amitié qu’elle cultive avec ces figures de la scène contemporaine, sa connaissance approfondie de leur œuvre  a permis un échange ouvert et détendu. Une question sur l’enfance et les années d’adolescence nous a permis de comprendre leur parcours. Signe commun à ses interlocuteurs : un éveil précoce à la vie artistique, vécu comme un appel à se réaliser dans ce domaine.

Josef Nadj, Hongrois, natif de Kanidja rappelle que, dès l’école primaire, il fut « enfant prodige », en matière de dessin. Puis ce fut l’université de Budapest encore sous tutelle communiste où il s’ennuie. « Il faut que je parte » sera l’un des leitmotivs de sa vie aventureuse. Bientôt son installation à Paris et sa rencontre heureuse avec le mime Marceau lui ouvrent la voie recherchée. Adepte de la lutte sportive dans son pays, il se consacre à la danse et crée des spectacles novateurs et puissants qui l’ont fait connaître dans le monde entier. Ses influences sont multiples. Attiré par la poésie, la culture orientale et la philosophie, Josef Nadj est un grand lecteur. De tous les textes dont il se nourrit, il crée sur scène des espaces métaphysiques habités par une musique choisie qui donne rythme à des ballets qui exigent des danseurs d’entrer en osmose avec son univers de chorégraphe. Il affirme se nourrir des différentes cultures du monde. Pourtant son travail artistique le montre profondément ancré dans le terreau de son pays natal, la Voïvodine qu’il ressuscite à travers des personnages et des espaces intimes qui l’ont frappé, il explique que chacune de ces spécificités de plasticien, de photographe, sculpteur, dessinateur et chorégraphe exige un engagement total d’où des investissements successifs. Nous en avons un récent exemple avec l’exposition d’une série de beaux Cyanotypes exposés au musée d’Orléans. « Je veux inventer » est l’une de ces phrases typiques de sa géniale personnalité.
À la demande de Catherine concernant son opinion sur la ville d’Orléans après 25 ans de résidence, Josef Nadj évoque ses balades citadines de promeneur solitaire, son intérêt pour l’histoire locale, les cryptes des églises romanes, car il aime les espaces fermés et l’au-delà inconnu. Après ces années de pratique chorégraphique, Josef Nadj prépare un nouveau départ : il veut écrire et mettre en scène une pièce de théâtre sur l’impossibilité de rentrer chez soi. Il nous quitte, mais nous savons heureusement que nous pouvons le retrouver à Paris, confronté à de nouveaux défis artistiques, enrichi par cette expérience orléanaise.  

Arthur Nauzyciel se prêta au jeu de l’interview avec l’aisance d’un comédien chevronné.  Contrairement à ce que vécut J. Nadj, il se reconnaît pur produit de la démocratisation culturelle et rappelle son goût enfantin pour la manipulation des marionnettes.  Il souligne surtout le rôle éducatif du théâtre à l’école, insiste sur sa rencontre avec Antoine Vitez, metteur en scène exigeant qui lui donna le goût des textes contemporains et le poussa sur scène. Devenu acteur, Il arpenta les plateaux de Chaillot, de La Cartoucherie, des Amandiers avant de se consacrer au CDN de notre ville. Il décline ses réflexions sur le processus de création qui l’a mené au travail de mise en scène. Lui non plus n’aime pas les frontières, se sent bien partout, car il s’enrichit humainement du mélange des nationalités et des techniques utilisées sur les scènes du monde. C’est pourquoi il choisit de faire entendre des auteurs étrangers dans leur langue originale. Choix qu’il revendique parce qu’il le voit comme une promesse d‘enrichissement personnel du spectateur. Le public fait de nombreux lycéens, est ainsi poussé à faire l’effort de comprendre l’autre au fil de son idiome national. Il justifie les sous-titres car cela doit interroger le spectateur ! Il voit dans cette démarche, une forme d’engagement, une mission d’intérêt public. Il fréquente beaucoup de metteurs en scène contemporains de toute nationalité, évoque les auteurs, qui l’ont inspiré tant français qu’étrangers : de Shakespeare à Molière, de Strinberg à Tchechov, Thomas Bernhard, récemment une pièce de Fassbinder qu’il a fait jouer en langue slovène. Monde sans frontière qui le mène tous azimuts. À la demande de Catherine touchant au souvenir qu’il gardera de son séjour orléanais, Nauzyciel répond d’emblée « les gens ». Il évoque les relations de sympathie avec son équipe, avec les cercles associatifs, dont le CERCIL et « Les Budé ». Il félicite le public orléanais qu‘il a conquis peu à peu, plein de curiosité, parfois choqué, mais fidèle aux rendez-vous sur les beaux plateaux de scène de la ville johannique. Celle-ci marquera une belle étape dans son parcours exemplaire de metteur en scène imaginatif qui le met aujourd’hui aux commandes du très convoité Théâtre National de Bretagne de Rennes.


Deux hommes, deux fortes personnalités, deux créateurs que nous avons eu le plaisir d’accompagner pendant des années. L’un, Josef Nadj met à jour un univers d’une surprenante beauté née de ses songes, l’autre, Arthur Nauzyciel, fidèle gardien du temple voué à la scène, nous aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Nous avons vécu ensemble une belle aventure.


jeudi 15 décembre 2016

Géraldi LEROY


Géraldi Leroy nous a quittés ce 13 décembre à l'âge de 76 ans. Membre de notre Association depuis de nombreuses années, il y avait noué de solides amitiés. Habitué des sorties littéraires, il avait aussi participé à plusieurs voyages sur les grands sites antiques. Surtout, il avait prononcé pour Budé trois conférences remarquées en relation avec ses travaux universitaires : Les écrivains sous l'Occupation en 1995, La Rome et la Grèce antiques vus par Simone Weil en 2010 et Le patriotisme de Péguy en 2014.



Solognot né à Selles-Saint-Denis (41), il avait intégré l'École Normale Supérieure de Saint-Cloud. Après l'agrégation de Lettres classiques, il avait commencé comme coopérant une carrière d'enseignant à Tunis avant de venir à l'Université d'Orléans comme professeur de littérature et de mener à bien sa thèse de doctorat d'Etat (1980) sur Les idées politiques et sociales de Charles Péguy. Il était devenu LE spécialiste unanimement reconnu du penseur et poète orléanais auquel il a consacré de très nombreux articles et plusieurs livres : Péguy entre l'ordre et la révolution, Péguy en son temps. Le dernier, Charles Péguy, l'inclassable en 2014, est l'aboutissement de toute une vie consacrée à cette recherche. Passionné de littérature portant sur les idées politiques et de sociologie des écrivains à l'époque contemporaine, il avait un grand souci de la précision historique pour expliquer les positions et les comportements des auteurs et les milieux dans lesquels ils évoluaient. A cet égard, on peut citer Les écrivains et l'histoire 1919-1956, Les écrivains et le Front populaire, La vie littéraire à la Belle Epoque, Batailles d'écrivains. Littérature et politique. 1870-1914, ces deux ouvrages en collaboration avec Julie Sabiani. Il avait aussi établi et fait paraître les œuvres de Simone Weil et certains textes de Jaurès. D'autre part, sa renommée l'avait fait participer à de nombreux colloques (notamment au colloque du Sénat de janvier 2014 intitulé Être péguyste dans la cité aux côtés d'Alain Finkielkraut, Jacques Julliard et Jean-Pierre Sueur. En 2014, il avait été sollicité dans la France entière et notamment à Orléans pour parler de Péguy dont c'était le centenaire de la mort sur le champ de bataille.

Humaniste et cordial, Géraldi Leroy impressionnait par sa capacité de travail, sa culture littéraire et historique, la finesse de ses analyses et la précision de sa parole et de sa plume. L'Association Guillaume Budé où il laisse beaucoup de regrets s'honore de l'avoir compté dans ses rangs et exprime à Françoise toute son affectueuse sympathie en ces douloureuses circonstances.



Vous pouvez écouter (et télécharger) la conférence que Géraldi LEROY 




mardi 22 novembre 2016

L'invention du ciel

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L'INVENTION DU CIEL.

C'est sous ce titre qu'Arnaud ZUCKER, professeur de littérature grecque à l'université de Nice et Pascal CHARVET, agrégé de Lettres classiques et ancien inspecteur général, avaient proposé leur conférence du 15 novembre 2016 à Guillaume Budé. Cela faisait référence à leur « Encyclopédie du ciel » parue chez Robert Laffont dans la collection « Bouquins » en mai 2016. En fait, à sa grande surprise, l'auditoire, alors qu'il attendait un duo entendit deux conférences successives dont la seconde sur Alexandre le Grand n'avait rien à voir avec la première qui, elle, répondait au sujet.




En effet, le propos de M. ZUCKER était de présenter l'encyclopédie dont il avait dirigé la publication et, en partant d'ERATOSTHENE (IIIe siècle avant J-C.), de dévoiler ce que le Ciel pouvait représenter pour les Grecs et leurs successeurs sur les quatorze siècles allant d'Hésiode à Isidore de Séville (mort en 636). De nos jours, le ciel s'est banalisé et s'est concrétisé dans la météo, la circulation aérienne, les nouveaux horizons de l'espace et du cosmos. Autrefois, l'imaginaire et la poésie y plaquaient des projections mentales comme la fameuse Grande Ourse. Entre astronomie et astrologie, la séparation n'était pas nette et un savant comme Ptolémée pose une double interrogation, scientifique certes mais aussi interprétative avec de nombreuses explications. À l'époque, les phénomènes célestes ressortent donc de trois domaines : l'astrophysique (calculs de l'écliptique, tables des éclipses, météores),  la mythologie (dans les étoiles sont inscrits de nombreux récits) et l'astrologie ( prévision des saisons et des destinées humaines).




L'Encyclopédie du Ciel est un livre à base de textes souvent peu connus et dans lesquels la poésie n'est pas contradictoire avec la science. Ils décrivent un savoir en train de se mettre en place et se perpétuant jusqu'au Moyen-Age. Ainsi les « Phénomènès » d'Aratos (IIIe siècle avant J.-C.) sont le plus grand ouvrage d'astronomie avant Ptolémée et elles ont suscité une quantité de commentaires. De même pour Méton (Ve siècle avant J-Ch.) qui établit une prédiction pour chaque jour de l'année. Le premier catalogue de constellations se trouve chez Hipparque (-190 à -120 avant J-C.) mais PTOLÉMÉE (90-168) en recense 48 dont il donne pour chacune l'histoire. Pour la Lyre, il cite les 9 mythes qui lui sont rattachés. Les manuscrits médiévaux sont nombreux mais sans grand souci de précision, ainsi pour la Grande et la Petite Ourse même si l'image aide à la représentation. GRÉGOIRE DE TOURS (538-594), lui, veut christianiser le ciel en changeant le nom de la vingtaine de constellations qu'il utilise pour rythmer les prières du mois. Mais sans succès. Dans les œuvres similaires de Julius Africanus et de Fulgence, d'Hygin et de Nonnos de Panopolis, on retrouve toujours cette ambivalence parfois déconcertante entre astronomie et astrologie. 

En conclusion, le conférencier pose la question : à quoi sert cette Encyclopédie ? Il emprunte la réponse à Aristote :« l'intérêt de la culture, c'est que cela ne sert à rien mais que c'est précisément pour cela que c'est essentiel ».


Pascal CHARVET nous plonge dans une autre ambiance en évoquant la construction d'un héros mythique, ALEXANDRE LE GRAND, à la fois conquérant et philosophe soldat, disciple d'Aristote, à la fois admiré et critiqué (« le despote assoiffé de sang »). Le monde n'est plus le même après Alexandre et en 13 ans les changements ont été profonds avec la création du monde hellénistique autour d'Alexandrie. Le mythe d'un souverain de nature quasi divine s'est étendu au loin puisqu'on le retrouve en Roumanie, en Iran et jusqu'en Malaisie par exemple à travers les traces des sabots de son cheval dans la montagne. Il alimente le besoin de rêve des communautés humaines et l'expédition de Bonaparte en Egypte avec sa cohorte de savants se fonde aussi sur une répétition de l'aventure d'Alexandre en ce pays.




C'est Alexandre lui-même qui conçoit sa propre ascension vers la divinité en référence avec les héros de la guerre de Troie. Il incarne en deuxième génération l'héritage sacré de l'Iliade et d'Achille. Et le conférencier pense que l'épisode de l'oasis de Siwa présenté comme une recherche de divinité est une erreur d'interprétation car, possédant la puissance, il est déjà en ces lieux considéré comme le pharaon. Le vol de sa dépouille par les Lagides et l'inhumation à Alexandrie consacrent la succession égyptienne du conquérant.

L'expédition vers l'INDE, « le bord du monde », fait partie de la construction du mythe en nourrissant son imaginaire aux dimensions du monde. Mais Alexandre doit renoncer à pousser au-delà du Gange à cause des résistances locales et surtout de la mutinerie de ses troupes. Il se retire alors trois jours sous sa tente comme Achille après la mort de Patrocle et laisse comme souvenir de son passage une mangeoire, un mors et des armes gigantesques, comme si c'était l'œuvre des dieux, associés à l'inscription « Ici s'est arrêté Alexandre ».

Il a donc organisé son immortalité dans un espace où la culture grecque a reçu un statut supérieur mais sans détruire les autres cultures. Ainsi, l'Egypte a connu une double culture sous les Lagides et en Phénicie, partagée entre la Grande Syrie des Séleucides et l'Egypte, le cosmopolitisme a triomphé (création de nombreuses villes, choix de noms grecs par les personnes, participation aux concours grecs, nombreux philosophes et poètes comme Méléagre écrivant en grec). M. Charvet souligne fortement que cela n'a rien à voir avec la colonisation comme l'ont conçue et exercée les Anglais et les Français ces derniers siècles mais qu'il s'agit ici du goût des populations pour cette culture grecque aux valeurs élevées et aux ressources culturelles variées. Il évoque l'affirmation d'un humanisme méditerranéen et il en découle pour lui la nécessité pressante d'enseigner cette période de l'histoire. Cela fait partie de notre héritage, il faut en prendre conscience mais que constate t-on ? L'amputation actuelle de l'enseignement du grec et du latin ! Il déplore avec passion cette incompréhension au moment où les dieux jaloux et les croisades menacent ce que cette période nous a légué et pour terminer, il en appelle à Camus qui se sentait porteur de toute cette culture méditerranéenne.

L'heure tardive n'a pas permis de donner la parole au public qui pouvait regretter l'absence d'une documentation visuelle auxquels les sujets se prêtaient.


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