lundi 11 mars 2013

George Dandin par Patrick Dandrey

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Le jeudi 7 mars, les Budistes orléanais ont eu grand  plaisir à écouter un conférencier de très grande qualité, spécialiste de la littérature du XVII° siècle, en l’occurence Patrick DANDREY, professeur à l’Université de Paris IV (Sorbonne) venu parler de :
George DANDIN 
ou  le  secret d’une comédie “grinçante”
en prélude à la représentation de la pièce en partenariat avec le CDN.

M. Dandrey est entré aussitôt dans le vif du sujet : George Dandin est une farce, d’un comique classique à la fois par le sujet — une histoire de cocuage — et la structure répétitive et pourtant, elle renferme une part de mystère. D’abord le lieu de sa création (les Jardins de Versailles) est inhabituel, ensuite les circonstances le sont également : ce “grand divertissement” au mois de juillet 1668 compensait le Carnaval, annulé pour cause de Roi aux armées. Mais — double compensation — on fête la victoire et la paix d’Aix-la-Chapelle. De plus  c’est une commande “à livrer de suite”, ce qui oblige Molière à puiser dans son fonds provincial et à reprendre le canevas brodé à gros points de La Jalousie du Barbouillé. Mais, divertissement oblige, cette farce s’inclut dans une idylle champêtre avec des scènes dansées, des “sucreries musicales”. Or pastorale et cocuage ne font pas bon ménage ; il y a donc rupture de ton et de style. 

La pièce se déroule selon “une dynamique contrastée” : Dandin, comme l’Arnolphe de L’Ecole des Femmes, piétine tandis que sa femme Angélique et son amoureux progressent ; les jeunes s’adaptent, alors que le barbon s’enferre progressivement. Il essaie par tous les moyens de prouver qu’il est cocu et il ne le peut pas ! — moments à la fois drôles et pitoyables. M. Dandrey souligne justement cet aspect grinçant de la pièce, qui a parfois les accents d’une satire sociale, avec sa rudesse et même sa noirceur, que renforcent la peinture caricaturale des beaux-parents (le couple des Sotenville, aristocrates décatis), le cynisme de l’épouse, la sottise du valet et la méchanceté de la servante Claudine. Ce côté sombre de la comédie contraste apparemment avec d’une part les mièvreries de la pastorale, de l’autre le décor somptueux inventé par Vigarani de ce théâtre de verdure éphémère agrémenté de jeux d’eaux et de feux d’artifice.

Dans un tel cadre, on peut se demander pourquoi Molière a choisi un tel sujet  — sujet à contre-courant, car d’habitude, le mariage clôt la comédie ; ici tout se passe après le mariage. En réalité, la trame se trouvait déjà au début de L’Impromptu de Versailles, où “Mademoiselle Molière” dit à son mari : “Le mariage change bien les gens.” L’auteur définit lui-même Dandin comme “paysan marié”, par opposition au “berger amoureux” de la pastorale ; il se crée alors un décalage entre l’univers (et le langage) précieux de la “bergerie” et celui de la réalité. Cette divergence dans les registres est à la base même du burlesque, dont un des modèles litttéraires est le Virgile travesti de Scarron.

M. Dandrey a tenté alors “la genèse hypothétique de George Dandin” : au départ Molière aurait pensé à un ballet burlesque, dans le genre du Ballet des Muses représenté à Saint-Germain en 1666, avec une églogue et une farce en contrepoint, laquelle pourrait être une suite au Mariage forcé ; il reprendrait donc le motif du mari  destiné à être trompé, en l’étoffant au moyen des deux  thèmes de la jalousie et de la mésalliance. Il a dû s’interroger sur “la morale” de sa pièce et sur l’image qu’il veut donner de son héros Dandin : un benêt issu d’une farce médiévale ? un tyran domestique ? un être foncièrement  antipathique ? un pauvre bougre capable de nous émouvoir ? On pourrait répondre un peu trop facilement qu’il est tout cela à la fois, car il n’est pas ce qu’on appelle au théâtre un “caractère”. M. Dandrey le résume parfaitement : “Dandin n’est pas tellement plus ridicule qu’Alceste. Molière l’a même rendu attendrissant.” Et de nous montrer un dernier effet de “décalage” : le rire qui aurait dû accompagner le bonhomme Dandin/mari bafoué, s’est concentré sur les Sotenville qu’il surnomme “les sémaphores du ridicule” !

“Sous l’apparence d’une pièce traditionnelle et sans histoire, George Dandin est une comédie fragile, incertaine, ouverte aux risques de l’interprétation et à la liberté des scénographes. Aucune lecture ne sera donc totalement satisfaisante.”

P. S. : J’ai donc abordé le George Dandin du CDN avec une lègère appréhension, mais l’esprit rempli de l’analyse si fine de Patrick Dandrey. Las ! J’ai vite déchanté devant la mise en scène kitschissime de M. Rodinson. La pièce est parasitée par des ajouts en principe hyper-modernes et outrageusement encombrants : sous des strates d’alluvions et détritus du quaternaire, on pouvait (enfin !) atteindre ça et là le filon de carbone pur : le texte de Molière.

mercredi 20 février 2013

Les Français dans l'imaginaire allemand


Le jeudi 7 février le public était venu en nombre, sans doute curieux de connaître l’image réelle ou supposée que nous Français, nous laissons dans l’esprit de nos voisins allemands. Le conférencier était Karl-Heinz GOETZE, essayiste et journaliste allemand, en même temps professeur à l’Université de Provence. Dans sa présentation, Alain MALISSARD a rappelé qu’il avait écrit plusieurs ouvrages sur la France, dont le dernier : “Sûsses Frankreich” (douce France) a connu un grand succès  et qu’il était également un grand connaisseur de notre cuisine et de notre gastronomie, ce qui l’a rendu tout de suite sympathique.


M. GOETZE a évoqué d’abord l’inquiétude récente des Allemands et qui se traduit notamment dans la presse au sujet de l’avenir de notre pays. Le discours est assez pessimiste en effet chez ceux qui résident en France, que M. Götze connaît bien : tout en appréciant notre qualité de vie, ils se demandent si notre pays dont l’économie décline, va “tenir le coup” devant la mondialisation, lui qu’on qualifiait naguère de “grande nation” et qui se réclamait de ses traditions. Ce discours alarmiste tenu à notre égard n’est pas nouveau : il reprend des clichés qui auront la vie dure comme celui du Français frivole ou peu travailleur par rapport à ses voisins du Nord et de l’Est. Ces stéréotypes deviennent même des mythes dès que l’on oublie l’évolution historique GOETZE ; il n’est de ce fait plus question  que d’une “essence”  immuable propre à chaque peuple européen.
M. GOETZE s’est alors demandé quelle était l’origine de ces modèles d’interprétation et dans quelle mesure ils ont changé nos modes de pensée . Dès le XVIe siècle, le lien a été fait entre le climat et le caractère ethnique (d’ailleurs Tacite l’avait déjà noté dans La Germanie). La Cour de Versailles, l’absolutisme royal, le style et la culture de l’aristocratie française ont servi de modèle aux Allemands du XVIII° et ce modèle perdure encore dans leur imaginaire…


À l’inverse, il lui a paru intéressant de considérer comment les Français regardent les Allemands. Dans le passé, la question était sans importance ; au début du XIXe Mme de Staël a fixé une image embellie de l’intellectuel d’outre-Rhin à côté d’un “homo vulgaris” naïf, fruste, voire grossier. Après la guerre de 70, apparaît l’image du Prussien conquérant et hégémonique.  L’Allemagne de Bismarck est devenue un pays évoluéet dangereux ; la perception populaire va opposer pour longtemps à cette nation dynamique, moderne, techniquement efficace, mais peu démocratique à une France en stagnation, plutôt passéiste, mais attachée au bien-être et au luxe. Cet antagonisme a été très bien illustré dans le livre célèbre paru en 1930 de Friedrich Sieburg : Dieu est-il français ?”, livre anti-français, avoue notre conférencier, mais subtilement et même avec une pointe de nostalgie, car Sieburg laisse entendre que notre civilisation “à la Gauloise” est vouée à la disparition” C’est justement ce qui ressort de l’impression des  Allemands qui vivent chez nous : on est bien en France, mais ce n’est peut-être qu’une illusion Après tout, puisque nous échangeons nos imaginaires

À la suite de questions pertinentes posées par des budistes de qualité, en particulier au sujet du livre récent de Guillaume Duval Made in Germany : le modèle allemand au-delà du mythe, nous avons laissé à regret Karl-Heinz GOETZE, en souhaitant d’accueillir encore “beaucoup d’étrangers comme lui, si proches, si lucides, si critiques et si complices…”


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lundi 11 février 2013

La Fluidité

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Notre ami Jean-Benoît Puech me demande de vous informer de l'organisation d'un cycle de conférences par l'ESAD (École Supérieure d'Art et de Design d'Orléans) et la Faculté de Lettres de l'Université d'Orléans autour du thème de La Fluidité à l'auditorium du musée des Beaux-Arts d'Orléans.

Les conférences ont débuté en janvier. Vous pouvez néanmoins assister à celles qui seront données jusqu'en mai, il y en a encore neuf.

En cliquant sur la petite image bleue ci-dessus, découvrez le programme de ce cycle.
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lundi 4 février 2013

L'Écosse dans l'imaginaire français, de Walter Scott à Tintin

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Ce jeudi 24 janvier, la Section orléanaise de l’Association Guillaume Budé reçoit Gérard Hocmard, professeur honoraire des classes préparatoires du lycée Pothier, angliciste reconnu, vice-président  de la Conférence nationale des Académies, membre et ami de notre Section pour laquelle il  a organisé et dirigé un voyage dans l’Angleterre « romaine » (2006). 


Accompagnateur attitré de Clio pour la Grande-Bretagne, il part de son expérience de terrain pour nous entretenir de cette Écosse révée. En effet, même par beau temps, les groupes en partance pour l’Ecosse sont harnachés pour affronter la pluie, le vent, la fraîcheur ! Nous ne partons jamais vierges vers certains pays car l’imaginaire collectif, paré de la magie des noms de lieux, les associe à des clichés, à des récits. 



Malgré les archers écossais de Charles VII, l’épopée de Marie Stuart, les brillants intellectuels d’Edimbourg (David Hume, Adam Smith, James Watt), l’Ecosse n’avait pas attiré l’attention des Français avant la parution d’un roman historique anonyme en 1814. « Waverley » évoque un sujet tabou en Grande-Bretagne, le bain de sang de 1745, lors de la révolte jacobite. Le choix de cet épisode, le talent littéraire de l’auteur et le mystère de l’anonymat expliquent le succès immédiat du livre, aussitôt traduit en français. Par souci de prudence et par crainte de galvauder une réputation déjà bien établie de poète, Walter Scott ne s’en dévoilera l’auteur que 7 ans plus tard. Son objectif est de rendre sa fierté nationale à l’Écosse et il réussira à persuader le roi George IV de venir en visite officielle à Edimbourg et à revêtir le kilt. C’est un triomphe qui permet la levée de l’interdiction du tartan et du gaëlique. 



Le succès en France, comme dans l’Europe entière, contribue à y fixer les images de l’Écosse, grâce aux gravures, en participant à l’essor du romantisme : une nature sauvage et grandiose, des lacs mélancoliques sous la brume, des ciels tourmentés, des châteaux ruinés à légendes et à fantômes, une population fière et rude. Comme il n’y avait dans cet ouvrage que des valeurs nobles et pas de revendications sociales, il a été donné à lire aux jeunes jusqu’en plein XX° siècle, ancrant ainsi de génération en génération ces clichés.



C’est par la comtesse de Ségur que la radinerie écossaise fait son apparition, par l’intermédiaire de la tyrannique Mme MacMiche à qui les « bons petits diables » jouent des tours. Pour Jules Verne, l’Écosse est seulement un décor comme dans le « Rayon vert » ou « Les enfants du capitaine Grant » et il n’ajoute aucun stéréotype dans l’imaginaire existant. 



En 1933, Nessie montre le bout de sa trompe ( ?) dans le Loch Ness, alimentant un des plus beaux « marronniers » qui soient, confirmant aussi l’Ecosse comme terre d’évènements « surréalistes » et installant cette apparition comme une réalité qu’un Centre d’interprétation aide à évaluer pour les touristes, prétexte à vente de gentils monstres.



Notre conférencier connaît aussi son « Tintin » sur le bout des doigts et il relève qu’Hergé avait des liens nombreux avec l’Écosse et Walter Scott. Dès « L’île noire » de 1936, il utilise tous les stéréotypes existants : l’île rocheuse et sauvage, le château en ruines, la présence du monstre. Il fait revêtir le kilt à Tintin. Dans « Le crabe aux pinces d’or », l’Écosse est présente par ses alambics, l’addiction au whisky du capitaine Haddock et le fantôme de la Dame blanche dans un château hanté.



En conclusion, Gérard Hocmard souligne qu’il n’est pas indifférent que tous ces auteurs, de Walter Scott à Hergé, en passant par la comtesse de Ségur et Jules Verne aient été des auteurs pour les jeunes et que ceux-ci aient pu imprimer sur leurs esprits, sur nos esprits, des images indélébiles. Magie de la littérature, puissance du rêve par rapport aux réalités actuelles faites d’autoroutes, de plates-formes pétrolières, de brebis clonées, d’architecture innovante, etc. 



Les applaudissements ponctuent cette belle prestation et le Président donne la parole à la salle. 



Une première question est posée au conférencier sur le rôle du mythe d’Ossian dans la formation de cet imaginaire. Il est répondu que si ce mythe a eu une grande influence en Grande-Bretagne, il n’a touché en France que les milieux intellectuels et pas du tout la population. Même au temps des Romains, l’Ecosse apparaissait déjà comme un bout du monde, un pays de brumes, difficile d’accès, comme en témoignent des lettres de centurions en poste sur le mur d’Hadrien. 



La Vieille Alliance, celle de la France et de l’Écosse depuis le XV° siècle, est l’objet d’un échange intéressant avec un spectateur qui connaît bien Aubigny- sur-Nère où le souvenir des Stuarts se concrétise toujours par des manifestations et des célébrations diverses. Pour G. Hocmard, effectivement, cette Vieille Alliance a eu son importance comme alliance de revers pour notre pays. Son souvenir reste vivace en Ecosse mais elle ne soulève guère d’écho en France.

dimanche 27 janvier 2013

Le jubilé d'André Lingois


C’est le 15 janvier 1963 qu’ANDRÉ LINGOIS, tout jeune secrétaire, rédigeait son premier compte-rendu de conférence « Budé ». Cinquante ans ont passé et André est toujours une pièce maîtresse de notre Section orléanaise, officiant  de sa plume alerte à chaque séance. Cette performance, difficile à égaler, méritait d’être célébrée de manière solennelle dans la salle du Musée des Beaux-Arts, théâtre habituel de nos conférences, au milieu de ses nombreux amis.

Le Président Malissard lit d’abord une lettre de Jean-Louis Ferrary, Président national de notre Association, où celui-ci rend hommage à André Lingois en tant que secrétaire de la Section mais aussi comme professeur de latin, défenseur des langues anciennes, depuis 24 ans à l’UTL.

Nicole Laval-Turpin nous propose, en vers, un éloge délicieux de notre secrétaire quasiment perpétuel.

Notre Président reprend la parole pour retracer la « carrière » de notre Secrétaire qui a en même temps été trésorier pendant 2 ans (1963-1965). Il a rédigé 252 comptes-rendus, ce qui fait plus de 300 pages, aujourd’hui lisibles dans le monde entier grâce à Internet. Entré en fonction pendant la crise interne de 1961-1963, il a donné un nouvel élan à notre Section dont il est et a été un symbole de la vitalité sous 3 présidents, 4 vice-présidents, accompagné de 8 trésoriers et de 3 secrétaires-adjoints. Tour à tour conférencier lui-même, lecteur lors des séances collectives sur certains auteurs, animateur des sorties littéraires, porte-parole de la Bourgogne dont il est le chantre des vins, il étonne par sa ténacité, son activité inlassable et par sa capacité d’enthousiasme pour des écrivains oubliés. De surcroît, il est populaire à l’ATAO, à l’ACORFI et à l’UTL, associations amies auxquelles il consacre beaucoup de temps avec toujours autant de passion, soutenu par son épouse Françoise.

Dans sa réponse, André détaille ses souvenirs avec sa verve habituelle teintée d’humour et aussi son sens de l’amitié, faisant une large place à ceux qu’il a côtoyé à Budé comme Georges Dalgues, à la langue savoureuse pour conter les sorties littéraires, ou comme Lionel Marmin, président de haute stature morale, disparu en 2010. Il rappelle certains temps forts comme la rencontre émouvante, en sa maison des Vernelles, de Maurice Genevoix qui s’était prêté avec courtoisie aux questions des « Budistes ». La réception comme conférenciers de Régine Pernoud, Jacqueline de Romilly ou de Pierre-Aimé Touchard lui reste aussi en mémoire.

En 1989, l’arrivée du nouveau Président, Alain Malissard, donne un coup de jeune à la Section, en élargissant ses activités tout en restant fidèle à l’esprit initial. Jacques Lacarrière, Jean–Yves Empereur, Olivier Py, Elisabeth Badinter, Max Gallo, Michel Tournier, Michel Déon et bien d’autres se succèdent alors pour parler de littérature, de théâtre, d’archéologie ou d’histoire. Budé se lance dans de grands voyages à la découverte des sites antiques les plus célèbres, de l’Italie et l’Espagne à la Syrie et à la Jordanie, Petra restant le souvenir le plus marquant de ces périples.

« Salut à Guillaume ! » conclut-il en guise de remerciement envers celui qui a enrichi sa vie.


La salle, où il ne compte que des amis, applaudit chaleureusement André Lingois pour ce qu’il est et pour tout ce qu’il a apporté au milieu culturel orléanais en cinquante années d’activité et de partage.

Les amis d'André réunis autour de lui ont vécu un grand moment d'émotion plein de sourires et d'amitié.

Gérard Lauvergeon, secrétaire – adjoint.





André Lingois prononça plusieurs conférences :





Il a aussi participé à des conférences à plusieurs voix, avec Jean NIVET et des membres du Bureau :




Vous pouvez retrouver l'ensemble des comptes rendus des conférences données pour notre association sur notre site.

lundi 24 décembre 2012

Jean Vilar ou la ligne droite

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Pour célébrer le centième anniversaire de la naissance de Jean Vilar, la section orléanaise de l’Association Guillaume Budé avait invité ce mardi 18 décembre, Jacques Téphany, directeur de la Maison Jean Vilar à Avignon et gendre du grand homme de théâtre. Jacques Téphany vient d’éditer dans les Cahiers Jean Vilar la correspondance échangée de 1941 à 1971 avec sa femme, Andrée Schlegel.

Dans une première partie, Jacques Téphany nous entretient du long combat que fut la vie de Jean Vilar jusqu’en 1941. Fils de petits commerçants merciers de Sète, il était, par sa famille, proche du prolétariat et n’avait aucun contact avec le théâtre. Mais son père, autodidacte qui avait souffert de n’avoir pu faire d’études, avait constitué une bibliothèque comprenant les grands classiques de la littérature. Jean avait pu ainsi y puiser dans sa jeunesse. À vingt ans, il décide de monter à Paris et il rame dans divers petits métiers jusqu’au jour où il accompagne un camarade au théâtre de l’Atelier et assiste à une répétition d’une pièce de Shakespeare sous la direction de Charles Dullin. C’est pour lui une sorte de coup de foudre et tout de suite le théâtre lui apparaît comme un lieu sacré, un lieu magique. Il demande alors à Dullin un emploi et il devient régisseur ce qui lui permettra d’apprendre son métier. Ses origines et sa vie difficile expliquent son attention aux classes populaires et son goût pour l’anarchisme. Réformé pour une appendicite mal soignée, il participe en 1941 à Jeune France, une association créée par Vichy dans le cadre de la Révolution nationale, en direction de la Jeunesse. Il y rencontre le responsable, Pierre Schaeffer, un des futurs piliers de l’ORTF, Maurice Blanchot, pour lesquels il aura beaucoup d’admiration, Jules Roy, Olivier Hussenot, Jean Dessailly, Maurice Martenot. Jeune France a fonctionné pour ce milieu comme l’école d’Uriage pour les cadres (avec le même destin, la dissolution en 1942). Jean Vilar rejoint la Compagnie de la Roulotte d’André Clavé et part en tournée dans l’Ouest où il découvre la joie de jouer devant des publics populaires et le goût de diriger. Ayant toujours souhaité d’être écrivain, il produit deux pièces mais ses grands débuts datent de 1942 quand il monte « La danse de mort » de Strindberg pour sa propre Compagnie des Sept au Théâtre de Poche.

Entre temps, en 1941, il associe son destin à celui d’une Sétoise, Andrée Schlegel, fille d’un bon peintre local et c’est le début d’une correspondance qui durera 30 ans, jusqu’à sa mort en 1971 et qui ne sera découverte qu’au décès de sa femme en 2009.

Jacques Téphany lit et commente alors les passages les plus significatifs des lettres en suivant un ordre chronologique. Jean Vilar s’y révèle tout entier, avec son amour profond pour sa femme et ses trois enfants, son attachement à Sète et au Midi, sa passion et sa conception du métier, ses relations avec les élites intellectuelles et les comédiens, l’évolution de sa carrière. Que retenir d’une correspondance aussi foisonnante ?

Avant 1945, alors qu’il est en contact avec Blanchot et Char, il évoque « son goût inné de l’obstacle » et sa perception d’un temps compté, d’une vie brève par rapport à l’œuvre à accomplir. Son métier est proche de celui de l’instituteur, il faut répéter sans cesse pour obtenir l’excellence, ce qui entraîne une certaine fatigue cérébrale. Mais c’est un métier en accord profond avec son tempérament et par lequel il forge son caractère. Il aime le parler pur, sans fioritures inutiles, le dépouillement des décors, essence de son théâtre.

En 1945, il crée la Compagnie des Sept et déjà il y démontre sa conception d’un théâtre nouveau par abonnements et qui s’ouvre à côté de la scène par des conférences, des expositions, plus tard, une cafétéria. Il aurait aimé monter le « Caligula » de Camus mais cela n’a pu se faire et il s’en console en jugeant que c’est un faux chef-d’œuvre.

En 1946, il participe avec Pierre Dux à la renaissance de la Comédie Française et l’année d’après, il crée la Semaine de l’Art dramatique à Avignon, préambule au Festival, avec trois spectacles dont un dans la Cour du Palais des Papes. Avignon réussira mais Vilar écrit : « J’emmerde la gloire ». Il commence à être reconnu (« Je suis orgueilleux pour les autres ») mais est obligé de faire un peu de cinéma pour faire bouillir la marmite.

En 1954, il prend quelque distance avec le Festival pour des raisons politiques. Il passe pour être communiste du fait de sa conception du théâtre à la fois pour les élites et pour les classes populaires  et aussi à cause de  sa proximité avec Gérard Philipe. L’Etat réduit sa subvention de 25%. Il est malade, il somatise et on peut penser qu’il a fait un premier infarctus à cette époque.

En 1955, il effectue un voyage en Grèce où il est frappé de l’isolement des théâtres par rapport aux villes (Epidaure, Delphes) et il fait le rapprochement avec son initiative d’installer le Festival à Avignon, si loin de Paris. Dès 1956, il pense souvent à la mort et il se donne quinze ans pour achever son œuvre, prescience qui allait se révéler exacte.

Jacques Téphany termine sa conférence en soulignant le charme de Vilar « On ne pouvait rien refuser à Jean », sa grande amitié avec Maria Casarès et sa préférence théâtrale pour Tchekhov. Personnage complexe, « un mystère en pleine lumière », Vilar pouvait s’enorgueillir d’avoir attiré à Chaillot et à Avignon des millions de spectateurs, ce qui en faisait un maître mondialement connu et respecté. « Je m’en fous de vieillir » disait aussi celui qui reconnaissait que « la chance, c’est la rencontre d’une femme » et qui, pensant à son petit-fils, en faisait le symbole de la continuité de la vie.

Des applaudissements nourris saluent tout l’intérêt de cette belle et originale conférence.


Vous pouvez aussi retrouver sur France Culture :


mardi 18 décembre 2012

Vingt ans de partenariat entre Guillaume-Budé et le CDN

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L’association orléanaise Guillaume-Budé a toujours considéré le théâtre comme un élément essentiel de la vie culturelle. C'est pourquoi elle est, depuis vingt ans, un partenaire actif du CDN-Orléans/Loiret/Centre.

En mai 1994 nous avons demandé à Stéphane Braunchweig, dont nous avions apprécié les mises en scène de La Cerisaie et du Conte d'hiver, de venir présenter son Docteur Faustus, une intéressante actualisation du vieux mythe de Faust à partir de textes de Thomas Mann, de Marlowe, de Goethe et même de Baudelaire.

En février 2004 Olivier Py, qui venait de passionner les Orléanais avec sa mise en scène très personnelle du Soulier de Satin, a accepté de participer, en compagnie du père Rath et du philosophe Bertrand Vergely à un débat que nous avions organisé. La question, qui portait sur le retour des mythes et sur le théâtre moderne en général, a suscité chez le public des réactions très diverses et particulièrement spontanées. 

En cette même année 2004, notre association fêtait son cinquantième anniversaire. Ce sont trois comédiens du CDN, Benoît Guibert, Christophe Maltot et Thomas Matalou, qui ont mis en scène, pour elle, une lecture d’extraits de l’historien latin Tacite. Présentée dans la salle Antoine-Vitez, cette lecture a fait revivre de façon saisissante et très moderne quelques épisodes dramatiques de l’histoire de la Rome impériale.  



En octobre 2009, alors qu’Arthur Nauzyciel proposait une mise en scène originale du Julius Caesar de Shakespeare, nous avons fait appel à trois conférenciers (Gérard Hocmard, Paul M. Martin et Claude Aziza) pour offrir au public orléanais un ensemble de points de vue cohérent "autour de Jules César". Quelques jours avant la première, Arthur Nauzyciel a lui-même expliqué ses intentions et ses choix au cours d’une rencontre "à propos du Julius Caesar de Shakespeare" organisée dans la salle Pierre-Aimé-Touchard devant les décors de la pièce.

Dans le même esprit, lorsque, en septembre 2011, Arthur Nauzyciel a mis sur le théâtre le Jan Karski de Yannick Haenel, notre président Alain Malissard a pu élargir la réflexion sur le rapport entre vérité historique et fiction en l'appliquant à un exemple tiré de l’histoire romaine, l’assassinat d’Agrippine, dont les circonstances ne sont connues que par le récit très "littéraire" qu’en a donné Tacite.

Le partenariat entre "Guillaume-Budé" et le CDN a pris une forme plus concrète dans la saison 2012-2013, puisque les membres de l’association ont pu acquérir une "Carte-pass-Budé-CDN" leur donnant accès à plusieurs activités : une représentation de La Mouette de Tchékhov dans la mise en scène d’Arthur Nauziciel, représentation qui a été précédée d’une évocation par Dominique Rémond du travail effectué sur cette même pièce en 1984 par Antoine Vitez ; une lecture par Ariane Ascaride, Marie-Sophie Ferdane et Adèle Haenel de textes de Vitez, Barrault et Touchard sur le théâtre ; une représentation de Six personnages en quête d’auteur de Pirandello dans une mise en scène de Stéphane Braunchweig ; une représentation du George Dandin de Molière, précédée, à l’initiative de l’association Guillaume-Budé, d’une conférence de Patrick Dandrey, professeur à la Sorbonne, sur cette "comédie grinçante".

Tout cela ne fait que renforcer la communauté d’intérêt et les liens d'amitié entre l'association orléanaise Guillaume-Budé et le CDN d'Orléans.
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