vendredi 14 mars 2014

Donner corps à la faim…

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Honte à moi, je n’ai jamais lu Knut Hamsun. Peut-être ses sympathies pour le nazisme dont j’avais connaissance m’en tenaient-elles éloignée.

Je redoutais ce soir-là de me trouver confrontée de façon abrupte à la misère qui hante nos trottoirs. Et en effet ce texte de 1890 décrit exactement le naufrage de ceux que l’on nomme crument « SDF ». Mais ces pages se veulent à peine « témoignage social ». La seule protestation s’adresse à Dieu, dans une invective hurlée qui sidère le spectateur. La mise en scène, minimale, cède toute la place, peu à peu, à l’expression du corps crispé, recroquevillé, propre à nous faire sentir le basculement physique d’un affamé.

La faim… ou comment ses mirages s’emparent aussi de l’imaginaire et l’entraîne en poignantes divagations. J’ai cru revoir alors Le Journal d’un fou de Gogol, dans cette descente inéluctable. Et relire le conte d’Andersen devant le sapin lumineux, évoquant La petite fille aux allumettes, morte de faim une nuit de Noël.


L’adaptation du roman n’était peut-être pas du théâtre, au sens strict, mais nous étions bien au théâtre, grâce à la magie d’un acteur habité, creusé par le rôle, au plus près de nos hantises, dans cet espace Vitez où tout semble proche. Une belle expérience à mes yeux.
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dimanche 23 février 2014

Toutes les conférences de la BNF, en ligne

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Sur le site de la Bibliothèque Nationale de France (BNF), il est possible de voir, entendre ou réentendre les conférences données depuis la naissance de notre siècle (certaines remontent à 2001)En choisissant la recherche par thème sur la page "Toutes les conférences", neuf rubriques, bien alléchantes, nous sont proposées :

  • Arts de la scène, où figurent nos plus importants metteurs en scène, mais aussi une pièce (Cool Memories de Jean Baudrillard, mise en scène d'Arny Berry)    
  • Beaux-arts, trop courte
  • Histoire, beau panorama de l'histoire immédiate, George Semprun y apparaît… 
  • Littérature, évidemment la rubrique la plus fournie de la BNF
  • Musique, où concerts et conférences s'entremêlent
  • Numérique, l'avenir de l'écrit est questionné,  
  • Oulipo, ouvroir de littérature potentielle, voir aussi… 
  • Philosophie, de Derrida en 2001 à Edgar Morin en 2013, 
  • Science, des maths au climat, d'hier à demain
  • Société, de Lacan aux cités obscures.
À partir de la même page il est aussi possible de rechercher des conférences par intervenant ou par date…

Puisque nous sommes sur le site de la BNF, ne manquez pas la dernière exposition virtuelle, elle est consacrée au génial Gustave Doré, à l'occasion de l'exposition au musée d'Orsay du 18 février au 11 mai 2014.

Toutes les expositions virtuelles de la BNF.
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jeudi 13 février 2014

Héritages de Byzance…

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Monsieur Olivier DELOUIS, adhérent à notre association et chargé de recherche au Centre d'histoire et civilisation de Byzance (CNRS) nous prie de vous informer de la parution d’un ouvrage : Héritages de Byzance en Europe du Sud-Est à l’époque moderne et contemporaine par Olivier Delouis, Anne Couderc et Petre Guran, dans la collection Mondes Méditerranéens et Balkaniques 4, Athènes 2013. 522 p. ISBN 9 782869 582538. 69 €. Diffusion : De Boccard.

La civilisation byzantine a marqué durablement de son empreinte les hommes et les sociétés du Sud-Est de l’Europe. L’ambition de ce volume collectif est d’étudier, de façon comparée et grâce à des études de chercheurs de tous pays, l’histoire de la mémoire de Byzance dans cette région.

L’émission religieuse de France Culture Orthodoxie lui consacre, ce mois ci, deux émissions :
En cliquant sur l’image ci-dessus, vous pouvez lire le sommaire, l’introduction 
et les résumés des chapitres de ce livre… et mieux voir la couverture.
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lundi 10 février 2014

Claude Simon dans son siècle

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Ce jeudi 23 janvier, la section orléanaise de l’Association G. Budé avait tenu à honorer la mémoire d’un écrivain important, disparu depuis bientôt dix ans. Claude Simon, malgré la récompense du Prix Nobel de littérature en 1985, n’a pas trouvé son public, car il souffre encore de la réputation d’ésotérisme attribuée au Nouveau Roman, auquel on l’a rattaché par simplification. Il méritait donc une juste reconnaissance et l’on se devait de la confier à une spécialiste confirmée.

Mme Georgette Pastiaux - une familière de notre groupe budiste qui a enseigné les lettres au lycée Jean Zay d’Orléans et fut aussi chercheur à l’Institut National de la Recherche Pédagogique à Paris - a présenté la conférencière qu’elle connaît de longue date en tant que membre de “l’Association des Lecteurs de Claude Simon”. 

Cécile Yapaudjian-Labat et Georgette Pastiaux 

Cécile Yapaudjian-Labat, agrégée de lettres modernes, docteur ès lettres, a publié en 2010 une thèse sous le titre: Écriture, deuil & mélancolie: les derniers textes de Samuel Beckett, Robert Pinget & Claude Simon. À propos de ce dernier, auquel elle s’est particulièrement attachée, elle a cherché à corriger l’image d’un écrivain hermétique et purement formel dont on l’affuble, en soulignant les qualités d’observateur lucide de son époque ainsi que sa recherche méticuleuse d’une écriture originale qui brise le rythme linéaire de la narration tout en restituant “la dimension sensorielle” de la réalité.

Cécile Yapaudjian-Labat a d’emblée mis en lumière les éléments autobiographiques - plus ou moins apparents - dans l’œuvre de Claude Simon. “Tous mes romans, écrit-il en 1990, sont à base de mon vécu”. Ainsi dans L’acacia, il fait part de son appartenance à sa double ascendance, avec d’un côté le père athée, né d’un paysan jurassien, de l’autre la mère, bourgeoise ultra-catholique, issue d’une famille de riches propriétaires fonciers des Pyrénées orientales, deux lignées très dissemblables en apparence, mais unies par l’amour de la terre et du travail de la terre. Claude Simon suivra leur exemple: il s’installera en I945 dans le Roussillon, cultivant son domaine et publiant sa première œuvre (Le Tricheur), se disant lui-même, comme Lamartine, “à la fois vigneron et écrivain”. À vrai dire, il avait été tenté très jeune par la peinture. Il a d’ailleurs laissé une œuvre de peintre (et aussi de photographe) fort estimable, dont on trouve de nombreuses traces littéraires dans les romans qui illustrent son second thème majeur et obsessionnel : la guerre. Il en fera une première expérience dès 1932 à Barcelone, au milieu des républicains espagnols, ce qui constituera la trame de son 6e roman Palace (1962). L’ouvrage précédent La route des Flandres (1960) s’est nourri de sa vie de brigadier au 31e dragons, de ses souvenirs de la bataille des Ardennes de mai 40 et de la débâcle dans la boue où se débat son héros, le capitaine de Reixach. On retrouve cet épisode dans Les Géorgiques (1981) où Claude Simon, cavalier en déroute, joue son propre rôle, en parallèle avec deux personnages réels dans un autre espace-temps (à Barcelone en 1936, l’écrivain anglais George Orwell et en 1810 le général J.-P. Lacombe St Michel, ancêtre de Simon du côté maternel )

Afin de nous donner une vue d’ensemble de l’œuvre - abondante, puisque l’édition de la Pléiade compte plus de 25 ouvrages, notre guide a distingué quatre grandes périodes : la première va des débuts à la parution en 1957 de Le Vent, où se manifeste l’influence de Faulkner ; la 2° de 1958 ( Histoire) à 1967, période de recherche formelle et de refus des conventions romanesques, où il se rapproche du groupe d’écrivains autour de l’éditeur Jérôme Lindon et dont Nathalie Sarraute avec L’ère du soupçon a été pour un temps la théoricienne; la 3° commence avec La bataille de Pharsale (1969), dix années pendant lesquelles Simon privilégie le travail sur la langue, quitte à être jugé obscur, voire illisible ; au cours de la dernière étape, des Géorgiques au Tramway (2001) de la large fresque mêlant les époques au récit circonscrit et nourri des souvenirs d’enfance, la matière romanesque paraît se rétrécir au profit de l’autobiographie.

Cécile Yapaudjian-Labat a tenu ensuite à éclairer cette part intime que Claude Simon a révélé dans son œuvre et en premier son expérience des deuils. Une expérience présente tout au long de L’acacia où il rappelle la mort et la quête du père disparu au mois d’août 1914, tandis que la longue maladie de la mère constitue le cœur de la narration dans Le Tramway. Le deuil est pour lui en quelque sorte une “valeur familiale”. La mort rôde partout, indissociable de la guerre qui fait partie de son destin personnel, avec ses blessures comme l’humiliation de la défaite et la captivité. Mais la guerre est aussi pour lui “une réalité anthropologique” - autrement dit une création de l’homme ; elle se répète, toujours avec la même violence, comme un cataclysme naturel. Elle brouille tous les repères : pire, “elle remet en cause le statut de l’humain” ; les soldats sous la mitraille ne sont plus qu’une “masse informe et dérisoire.” Plus question d’honneur ni d’héroïsme ; les hommages aux morts sont qualifiés de “carnavalesque parodie”. D’autre part Claude Simon insiste sur la répétition cyclique du phénomène ; dans Les Géorgiques il met sur le même plan trois guerres, de l’époque napoléonienne à “la drôle de guerre” ; dans L’acacia, on passe sans cesse de 1914 à 1940 ou du père au fils ; dans Le Jardin des plantes, il montre le chaos de la dernière défaite et va même jusqu’à en accuser les responsables, politiques et militaires. Dans cette vision radicalement pessimiste du monde l’Histoire apparaît comme un monstre dévorateur anéantissant l’homme et ses valeurs, le réduisant même à un déchet, avec des images très dures, voire répugnantes.

Notre guide nous a alors invités à relire l’œuvre simonienne comme le constat d’une faillite de l’humanisme, au sens de la culture savante, des belles lettres avec leurs beaux modèles antiques, comme au sens plus large d’une philosophie érigeant la dignité de l’homme en valeur suprême. La réalité qui s’est imposée au cours du dernier conflit avec ses destructions - comme le bombardement de la bibliothèque de Leipzig a montré que la culture ne pouvait empêcher la dégradation de l’humain, qu’elle “n’était plus une garantie contre la barbarie”. Dans son Discours de Stockholm (10 décembre 1985), Claude Simon, reprenant la déclaration d’Adorno sur l’impossibilité d’écrire après la découverte des camps d’extermination, affirmait qu’ “Auschwitz est une rupture fondamentale de l’écriture, rendant tout discours humaniste simplement indécent”. En même temps il annonçait la proche disparition du roman traditionnel, de sa forme narrative linéaire ainsi que la mort définitive du modèle littéraire du XIXe, allant même jusqu’à considérer des ouvrages tels que La condition humaine ou Les Chemins de la liberté comme héritiers d’une “vision totalisante” et assimilés à des romans à thèse ou idéologiques. Cependant l’échec de l’humanisme ne doit pas entraîner pour autant le désintérêt pour l’Homme et même le plus humble, celui qui n’a plus la parole.

Dans une dernière partie Cécile Yapaudjian-Labat a défini le regard que l’écrivain Claude Simon pose sur son siècle, distinguant à vrai dire trois types de regard : celui d’abord qui enregistre le réel, un regard fragmenté traduisant la violence d’un monde “qui ne fait plus sens”, ensuite le regard créateur, qui redessine l’espace et le temps, pour tenter d’appréhender le monde, et en même temps un regard de peintre soucieux de rendre des formes ou des nuances fugaces, enfin le regard mélancolique, mais sans aucune nostalgie mièvre, un regard associé au désir, une sorte de pulsion difficile à contenir, traduisant un besoin de surmonter les angoisses et les bouleversements du siècle. Et de nous laisser l’image d’un Claude Simon façonné par les deuils et les événements de l’Histoire, adoptant une attitude critique devant la faillite des valeurs de la civilisation, dans un rapport ambigu avec le monde moderne qu’il transcende par l’écriture, comme dans cette scène emblématique du Jardin des Plantes où il décrit une femme en robe rose marchant dans les décombres du Berlin de 1945 avec une furieuse volonté de vivre…

P.S. : Claude Simon n’est pas un de mes auteurs familiers ; j’ai lu, il y a un certain temps “la route des Flandres” avec quelque effort, mais j’y ai reconnu un ton nouveau. Dans la galaxie du Nouveau Roman (bien que Simon en refuse l’étiquette) cette “Route des Flandres” était en bonne place, avec “le Planétarium” de N. Sarraute et peut-être “le Voyeur” de Robbe-Grillet, en réservant la palme de l’illisibilité et de l'ennui à “L’observatoire de Cannes” de Jean Ricardou, par ailleurs fort bon théoricien. Mais je dois avouer en toute sincérité que notre ambassadrice Cécile Yapaudjian-Labat m’a presque converti. Je vais relire Claude Simon avec “des yeux dessillés” , comme on dit chez les Chrétiens. Déjà la lecture du “Tramway” a fait modifier mon jugement. Et puis, savoir que Simon s’est penché sur les vignes, comme notre Alphonse, cela me le rend éminemment sympathique…
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jeudi 2 janvier 2014

Aryballe corinthien en forme de chouette

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Notre ami Jean-Louis Gautreau, amateur d'art bien connu des Orléanais, auteur du blog très fréquenté consacré aux musées des Beaux-Arts de France et vice-président des Amis de Roger Toulouse, a réalisé une étude sur l'aryballe corinthien en forme de chouette [Art grec archaïque (vers 640 av. J.-C.) du musée du Louvre] d'où est issu le logo de notre association, je vous communique ce travail en guise de cadeau pour l'année 2014 commençante.

Qu’est-ce qu’un aryballe ?

En dépit de sa forme, celle d'une petite chouette (5 cm) très expressive avec sa tête penchée et ses grands yeux étonnés, ce vase est un aryballe : petit vase à huile parfumée dont Corinthe s'était fait la spécialiste. En effet, un réservoir se trouve à l'intérieur de l'objet et un orifice a été pratiqué sous la base afin de favoriser l'écoulement du liquide. De même, les deux trous percés dans cette même base permettaient de suspendre l'objet à son poignet. Ce petit aryballe en forme de chouette est à usage individuel et portatif.
Corinthe va devenir l'atelier céramique dominant de l'époque orientalisante (VIIe siècle av.-J.-C.). 
Son succès s'explique par sa spécialisation dans les petits vases à parfum (entre 5 et 20 cm), faciles à exporter, par l'invention d'une nouvelle technique, celle des figures noires qui ajoute aux silhouettes noires déjà existantes des incisions et des rehauts de couleurs.
L’argile corinthienne, naturellement pâle, les rehauts rouges, le vernis noir et le dessin au trait forment un ensemble polychrome des plus harmonieux.


Quelle chouette ? 

La Chevêche d'Athéna ou Chouette chevêche (Athene noctua) est une espèce d'oiseau de la famille des strigidés de petite taille à l'aspect trapu. C'est la plus diurne des strigidés, malgré son nom latin (Athene noctua). Dans l'Antiquité grecque, la Chevêche d'Athéna était l'attribut d'Athéna, déesse de la Sagesse.

Tétradrachme d’Athènes - Dans la Grèce antique, la Chevêche d'Athéna, attribut d'Athéna, symbole de la Connaissance (la sagesse mais aussi la science) devint tout naturellement celui de la ville d'Athènes (Athéna était la déesse protectrice d’Athènes). On retrouve ainsi la chevêche accompagnée d'un rameau d'olivier sur les drachmes de cette ville. On retrouve encore aujourd'hui la chevêche sur les pièces grecques de 1 euro.

Pourquoi la chouette est-elle l’un des attributs d’Athéna ?

La chouette est le symbole de la sagesse dans le monde antique. Elle est liée à la déesse grecque Athéna, à laquelle Homère attache déjà l'épithète de glaukôpis (Athéna aux yeux brillants, ou "aux-yeux-de-chouette"). Cette particularité du regard de la déesse a conduit à plusieurs interprétations : elle voit dans la nuit, elle représente la connaissance liée à la Lune, c'est-à-dire une connaissance indirecte, par reflet, fondée par conséquent sur le détour par la pensée et par la raison. Déesse des Arts et de la sagesse, de la guerre défensive et de l'activité intelligente, elle prête son symbole ailé à la ville d'Athènes, qui frappe monnaie à l'effigie de l'animal.

La Chouette et Athéna symbolisent donc la réflexion qui domine les ténèbres, la sagesse qui s'impose contre la violence : les armes d'Athéna, contrairement à celles d'Arès, sont défensives.
C'est pourquoi les dons d'Athéna sont toujours féconds pour le développement de la civilisation contre la barbarie toujours menaçante à l'intérieur comme à l'extérieur de l'homme et de la cité. Elle accorde par exemple l'olivier, source de bienfaits matériels et civiques. Elle enseigne les techniques, mot grec qu'on peut traduire par arts, comme la poterie ou la menuiserie, ou le tissage. Elle préside aux débats en protégeant les orateurs et les philosophes. Son action civilisatrice est encore plus nette lorsqu'elle encourage les hommes d'Athènes à substituer une justice nouvelle fondée sur la raison à une ancienne fondée sur la violence de la vengeance sans fin
La Chouette d'Athéna nous rappelle donc les mille ressources de l'intelligence hellénique, et particulièrement le goût pour la clarté de la raison toujours vigilante. Elle nous propose ainsi finalement une des voies pour un humanisme moderne.

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mardi 24 décembre 2013

Hannibal contre Carthage ?

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Le mardi 7 décembre, en avant-première de la représentation d’HANNIBAL, pièce de l’allemand Christian Dietrich GRABBE (1801/1836) dans une mise en scène de Bernard Sobel - représentation programmée par le CDN en collaboration avec l’ATAO, notre président Alain MALISSARD a tenu à raviver nos souvenirs de l’Antiquité dans une conférence intitulée
Hannibal contre Carthage ? 
dont le titre, malgré le point d’interrogation, était pour le moins provocateur. 

Il faut avouer que tout le monde avait peu ou prou mésestimé la rivalité entre deux personnages influents - Hannibal et Hannon, entre deux grandes familles de la cité fondée, selon la légende, par Didon. Cette rivalité constitue la trame de la pièce de Grabbe, nettement plus centrée sur les effets dramatiques que sur la vérité historique - parfois même un peu malmenée. 

Alain Malissard - que Jean NIVET a présenté en déclarant que ”rien de ce qui était romain ne lui était étranger” - a tout d’abord évoqué la situation à Carthage au sortir de la Première Guerre Punique : dans cette cité-état, le pouvoir est disputé entre deux clans dont le plus connu est celui des Barca. Le chef de clan Hamilcar Barca a d’un premier mariage trois filles : la première épouse Bomilcar, la 2e Hasdrubal le Beau, la 3e gagne la célébrité littéraire (c’est Salambô) et symétriquement d’un second mariage trois fils : Hannibal, c-à-d. le favori de Baal, Hasdrubal II et Magon, tous les trois partisans d’arrêter au plus vite l’expansion romaine. En face de ces “faucons”, les membres du clan Hannon font figure de “colombes”; ces oligarques de vieille souche, conservateurs, grands propriétaires (comme d’ailleurs les Barca) veulent négocier une paix équitable et surtout étendre leur hégémonie sur l’Africa (c-à-d. le Maghreb actuel). En -241, après la bataille navale des Îles Aegades remportée par les Romains, Carthage demande la paix qu’Hamilcar négocie contraint et forcé. Comme dit si bien l’exemple de grammaire inspiré de Tite-Live “Sicilia amissa angebat Hamilcarem” (la perte de la Sicile angoissait Hamilcar). Mais le général carthaginois a d’autres soucis: il est obligé de réprimer sur place la révolte des mercenaires en menant pendant 5 ans la “Guerre inexpiable” ; il ne peut empêcher la conquête de la Sardaigne par Rome à partir de -239. Cependant les Barcides restent en position de force. Le Sénat carthaginois, soucieux de chercher une autre zone d’influence, confie à Hamilcar le soin de conquérir l’Espagne du sud afin d’exploiter les mines d’or (pour payer le tribut à Rome) Ce dernier s’y installe de -237 à -228, date de sa mort ; c’est son gendre Hasdrubal dit le Beau qui lui succède et fonde Carthago nova, autrement dit Carthagène, juste avant d’être assassiné. C’est alors qu’Hannibal entre en scène, plébiscité par l’armée ; il a à peine 25 ans, la haine de Rome chevillée au corps et un charisme hors du commun. La prise de Sagonte, l’alliée de Rome, va le consacrer comme chef de guerre et comme stratège incomparable.

Cet événement de l’année -218 marque le début de la Seconde Guerre Punique, que les historiens appellent la “Guerre d’Hannibal”. Les budistes - dont la plupart  avaient suivi à l’UTL le cours d’histoire romaine d’Alain Malissard - ont eu plaisir à écouter le récit de cette campagne militaire célèbre qui a mené les troupes carthaginoises et les cavaliers numides, accompagnés de 37 éléphants, depuis les rivages ibères jusqu’au fond de l’Apulie. Une campagne dont les batailles désignent à chaque fois la déroute des armées romaines : Le Tessin, La Trébie, Trasimène, Cannes. Le “chef borgne” est aux portes de Rome, mais, selon le mot trop connu de Maharbal, il ne sait pas profiter de la victoire. Les “délices de Capoue” marquent le tournant de la guerre : pendant que les troupes d’Hannibal s’enlisent en Campanie, celles d’Hasdrubal envoyées en renfort se font massacrer sur les bords du Métaure, le consul Marcellus prend Syracuse, libère la Sicile et les légions d’Espagne sous la conduite de Publius Scipion, après avoir regagné le terrain perdu, vont porter la guerre sur le sol punique. Hannibal, rappelé d’urgence ne peut que s’incliner à Zama en -202. Le jeune proconsul, auquel s’est rallié le roi numide Massinissa, a porté un coup fatal à Carthage, affirmé l’hégémonie de Rome sur la Méditerranée et gagné son surnom d’Africain.

A. Malissard nous invite alors à examiner de plus près cette période, pendant laquelle les Barcides toujours combatifs se sont opposés au clan Hannon, en comparant avec la situation à Rome, où les Aemilii et les Cornelii (autrement dit le cercle des Scipion) bellicistes et soutenus par le peuple s’affrontent aux Fabii fervents adeptes de la négociation. A Carthage, la rivalité entre les deux factions est lourde de conséquences : ainsi, pendant le siège de Sagonte (en -218) après l’envoi d’émissaires romains demandant l’arrêt du blocus en vue d’un traité, Hannon manifeste son appui aux Romains en critiquant ouvertement Hannibal ; quand Magon profitant du succès de Cannes, en -216, vient demander de l’aide, il essuie d’abord un refus, puis obtient satisfaction, mais trop tard et en pure perte ; lorsqu’Hannibal sera rappelé dans sa patrie en -203, il avouera “être vaincu, non par les Romains, mais par la malveillance du Sénat carthaginois”. Après la défaite de Zama, c’est Hannon qui négocie la paix avec des conditions désastreuses qui placent Carthage sous tutelle avec un tribut énorme de 10 000 talents, soit 50 millions de francs-or. Cependant Hannibal, soutenu par Scipion, garde une certaine influence ; élu suffète (l’équivalent du consul) il cherche à imposer une réforme financière égalitaire, au grand dam de la classe dominante carthaginoise qui serait prête à le livrer aux Romains. Il préfère s’exiler chez Antiochus III de Syrie, puis chez Prusias Ier de Bithynie, où il s’empoisonne pour ne pas tomber aux mains du légat romain Flamininus. C’est la fin de l’aventure : le parti des Hannon a gagné contre les Barca, dont le nom phénicien signifiait, dit-on, à la fois : “éclair” et “chance” (cf. la baraka)

Au moment de conclure, A. Malissard nous invite à réfléchir sur le destin de ce capitaine hors normes : est-ce un héros désintéressé en lutte contre le ”lobby” des marchands ? s’agit-il du conflit d’un chef ambitieux d’une part et des oligarques médiocres de l’autre? On peut aussi se demander quel aurait été le sort de Carthage si celle-ci avait toujours écouté les Hannon. Le changement aurait-il été si grand ? En effet, après Zama, Carthage a vite retrouvé la prospérité, au point de proposer à Rome en -191 de payer son tribut en une seule fois et même de continuer à lui fournir des vivres, comme au bon temps des échanges commerciaux. La paix aurait-elle été alors possible ? Les Romains  qui avaient vécu la plus belle peur de leur histoire avec cette rumeur : “Hannibal ad portas !” n’imaginaient pas le renouveau de cette cité rivale. La Troisième Guerre Punique était inévitable, et martelée par le célèbre “Carthago delenda est” du vieux Caton. Rien ne pouvait plus arrêter l’expansion romaine. En revanche, aucun vainqueur romain, même Jules César, n'a égalé la gloire du grand vaincu de Carthage.

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mardi 10 décembre 2013

Libraires et librairies en Gaule romaine


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Le mardi 26 novembre les budistes venus en nombre ont été attirés à la fois par l’originalité du sujet :
Libraire et librairies en Gaule romaine
et par le renom du conférencier :
Robert BEDON professeur émérite à l’Université de Limoges

Dans sa présentation, le Président Alain Malissard, après avoir rappelé les travaux et publications de son invité (entre autres l’Atlas des villes et villages de France au passé romain), sans oublier son titre de Directeur de la revue Caesarodunum, a tenu à rendre hommage à un ami commun, Raymond Chevallier, disparu en 2004, professeur à la Faculté des Lettres de Tours  et connu notamment comme initiateur de l’archéologie aérienne en France (nous l’avions accueilli à Orléans par deux fois, en novembre 86 et en avril 89).

M. R. Bedon a déclaré en préambule avoir choisi un tel sujet en raison de sa nouveauté — parce que le territoire de la recherche était encore vierge, du fait de la rareté des sources au sujet de la Gaule. Dans un premier temps, il a dessiné un tableau de la présence du livre à Rome  dans l’empire, et aussi dans le monde hellénistique. Le livre — d’abord sous sa forme de “volumen” — est répandu chez les particuliers, puis dans les bibliothèques, privées ou publiques,  qui s’enrichissent par des dons ou des “recopiages”. On peut parler alors d’un véritable  activité professionnelle et donc d’un commerce du livre. Grâce à quelques mentions littéraires, dans Cicéron ou Aulu-Gelle, on connaît l’existence de “tabernae librariae” ou de “librariae”, qui jouent souvent à Rome un rôle de foyer culturel. En ce qui concerne la Gaule, si nous n’avons aucune indication précise sur les librairies, en revanche nous avons identifié les libraires. Au Ve siècle de notre ère, Sidoine Apollinaire les appelle “bybliopolae”, que nous traduisons par libraires. Pline le Jeune écrit dans une lettre adressée à un certain Geminus, alors gouverneur de la Lyonnaise : “Je ne pensais pas qu’il y eût des libraires à Lyon et qu’on y vendait “libellos meos” (“mes petits livres”, expression d’une évidente fausse modestie!)

R. Bedon a évoqué ensuite quelques pistes de recherche, comme l’archéologie, avec des photographies à l’appui. Témoin un des bas-reliefs de Neumagen (en aval d’“Augusta Trevirorum” = Trèves) aujourd’hui perdu, mais conservé dans un dessin du XVIIe qui représente un personnage rangeant dans des casiers des “volumina” (c'-a-d. des parchemins roulés) munis de “tituli” (des étiquettes). Document précieux, mais qui ne lève pas l’ambiguité : s’agit -il d’une bibliothèque ou d’une librairie ?  
         
Il propose alors d’interroger les textes : Horace (Odes, II,20), au siècle suivant, Martial (Epigrammes, passim) font état d’un commerce de librairie avec une rivalité entre Lyon et Vienne.  Il faut attendre le IVe siècle pour trouver à Bordeaux  une activité semblable avec la caution d’Ausone (310-395), maître de rhétorique, qui fut le précepteur de l’empereur Gratien. Au siècle suivant s’impose le nom de Sidoine Apollinaire (430-487) véritable écrivain officiel , panégyriste des empereurs, qui devint préfet de Rome en 468 et finit  comme évêque de la cité d’Augustonemetum, la future Clermont-Ferrand. Dans un texte datant de 465 ( Epistulae II,9) il parle d’“armaria exstructa bybliopolarum”, soit des hautes armoires des libraires, situées dans la salle de lecture de la villa d’un riche particulier près d’Alès. Un détail qui entretient la même ambiguité que dans les documents provenant de l’archéologie… D’ailleurs le statut du bybliopola a aussi sa part d’ambivalence : il est parfois traité de “mercennarius”,  voire  dans une autre lettre du même Sidoine Apollinaire, de “famulus”, un terme qui désigne le serviteur de la domus, ce qui impliquerait une condition d’affranchi. En réalité le bybliopola joue parfois le rôle d’éditeur ; il lui  arrive même de se déplacer à domicile. Ce qui est sûr, c’est que la plupart du temps il exerce un métier indépendant: il est vendeur de livres, et non copiste ni secrétaire.
          
Dans une dernière partie, R. Bedon s’est intéressé au public, c’est-à-dire aux utilisateurs de livres dans la Gaule romaine qu’on peut partager en trois groupes : ceux des bibliothèques privées, ceux des bibliothèques publiques, enfin le public des écoles. Dans le premier, qui appartient à une classe favorisée, une grande place est donnée aux ouvrages “classiques” grecs et latins (Homère côtoyant Virgile) On peut imaginer une telle bibliothèque dans les maisons cossues de Gaule, comme la villa maritime de la Rivière d’Etel dans le Morbihan- ce qui prouve que la romanité ne craignait pas la distance ! Un autre exemple: la très belle mosaïque représentant Métrodore le Jeune (un philosophe épicurien du IVe siècle avant notre ère)découverte à Autun. Cet “emblêma” révélait un propriétaire de grande culture, à moins qu’il ne s’agisse d’un parti-pris d’ostentation. Sénèque s’était déjà moqué de ces collectionneurs pour qui les livres ne servaient que de décor. Les bibliothèques publiques servaient aussi de lieux de rencontre pour les élites locales ; elles bénéficiaient souvent de généreuses donations, à la manière de celle que Pline le Jeune a faite à sa ville natale de Côme. Les vestiges conservés donnent une idée de ces monuments : ainsi à Nîmes, à la Fontaine — appelée à tort temple de Diane et à Avenches, l’Aventicum des Helvètes, près du lac de Neuchatel. Leur dispersion  laisse entendre que ces lieux de culture étaient fort répandus dans tout le monde romain. En revanche il reste peu de traces des boutiques des libraires dont certains n’avaient qu’une armoire près d’un pilier sous une  — ce qui les fait ressembler à nos bouquinistes des quais parisiens ; d’autres font penser aux colporteurs ambulants d’autrefois ; certains vendaient même des ouvrages d’occasion. Le livre, chez nos ancêtres les Gaulois, faisait l’objet d’une activité  — difficile à cerner du fait de la rareté des sources — mais bien réelle  et qui témoignait d’une vie intellectuelle authentique.