lundi 14 mars 2016

Quelques femmes dans la vie de Giuseppe Verdi

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Le 4 février dernier, dans l'auditorium du musée des Beaux-Arts d'Orléans, notre amie Yveline Couf nous a présenté le sujet suivant :


Quelques femmes dans la vie de Giuseppe Verdi


Notre conférencière a choisi de mettre en lumière les femmes qui ont compté dans la vie de Giuseppe Verdi. Approche affective et sensible, très révélatrice de ce que fut et vécut le musicien italien né à Bussetto, dans l’auberge familiale de Roncole, en 1813, alors sous occupation française.


D’abord, elle évoqua sa mère Luigia Uttini de famille modeste mais instruite, dans une Italie de gens illettrés. Heureuse auprès de son époux Carlo Verdi, sa mère recevait les clients et offrit à Giuseppe une enfance choyée et ouverte, sensible à son goût pour la musique mais orientée vers la respectabilité. Ce qui pèsera sur Giuseppe au cours de sa vie vécue hors des sentiers battus.

C’est à Bussetto où Verdi commença ses études classiques et musicales qu’il devint l’ami d’un riche négociant Antonio Barezzi, amateur de musique, mécène du talentueux Giuseppe, avant d’être son beau-père. Car Verdi épousa, sa fille, Margharita Barezzi, devenue l’élève du professeur lui-même très épris. Leur vie commençait sous d’heureux auspices. Consciente de la valeur de son époux, sa compagne l’épaula dans son travail de maître de musique à Bussetto. Leurs maigres subsides la poussèrent à donner des leçons de musique. Elle le soutint dans sa détermination de faire carrière à Milan. En 1837 et 1838, la naissance de deux enfants vint combler les époux.
Bonheur de courte durée puisque Virginia et Icilio moururent l’un après l’autre dès leur plus tendre enfance. Margharita affronta courageusement cette perte terrible. À Milan, où vivait le couple, elle donnait des cours pour les faire vivre. Malgré sa douleur, elle ne cessa jamais de soutenir son époux ni de croire en lui. Quand elle mourut d’épuisement en 1840, Giuseppe, fou de douleur, se laissa dévaster par la perte de ceux qu’il avait tant aimés. Nombre de ses opéras porteront l’empreinte de cette tragédie familiale dont Rigoletto et Luisa Miller.

En mai 1841, après une période de dépression et de retrait, il commença la genèse de Nabucco. Désireux d’avoir l’avis des interprètes, il accepta de rencontrer Giuseppina Strepponi. Le rôle féminin plut à la cantatrice âgée de 26 ans. Grâce à son concours et à celui du rôle-titre joué par le ténor Ronconi, l’opéra rencontra un véritable triomphe qui rendit Verdi célèbre et fêté de mille façons. Pourtant la faiblesse vocale de la prima donna, heureusement compensée par son talent de comédienne, n’échappa à aucun amateur de bel canto. 
Soutien matériel de sa famille maternelle, célibataire et mère de deux ou trois enfants, la cantatrice s’épuisait à chanter pour faire vivre ceux qui dépendaient d’elle. Elle abandonna l’un de ses nouveau-nés dans le tour de l’Ospedale degli Innocenti puis le confia plus tard à un couple rémunéré. Elle ne revit jamais cet enfant pas plus que les autres. Ce destin malheureux et la perte de son talent vocal, la menèrent non seulement à la dépression mais pesèrent lourdement sur son destin. 
C’est en cet état désastreux que la chanteuse fait la rencontre de Verdi qui deviendra l’homme de sa vie après bien des tribulations. Femme dévoyée, hors du droit chemin - vue dans l’optique de l’époque - elle est aussi femme rédimée : comment ne pas penser au futur opéra de Verdi La Traviata tiré de l’œuvre de Alexandre Dumas fils, La Dame au camélia
La carrière de Verdi définitivement lancée, le maestro rencontrait les altesses et devint un compositeur à la mode. Pendant ce temps d’ascension pour Giuseppe, la carrière de La Strepponi agonisait. Elle aidait assidûment Verdi comme conseillère et secrétaire et courait le cachet sans succès. Enfin, elle prit la décision de s’établir à Paris et d’ouvrir une école de chant pour jeunes filles de la bonne société. 
La chanteuse bien accueillie par les Parisiens fut l’objet d’un article élogieux dans la gazette musicale. Très cultivée, intelligente et sociable, elle fréquenta le monde de la noblesse à qui elle fit connaître l’œuvre de Verdi. Elle devint bientôt une célébrité parisienne. Sa nouvelle situation financière lui permit de soutenir sa famille italienne dont son seul enfant reconnu, Camillino.

Parallèlement à Giuseppina et loin d’elle, Verdi voguait donc sur les ondes du succès. Aussi beau qu’élégant, Giuseppe fit de nombreuses conquêtes féminines dans le monde de l’aristocratie milanaise, sensible aux charmes des belles signora qui le choyaient. L’une d’elles joua un rôle important dans la vie du compositeur. Clara Maffei fit non seulement son apprentissage mondain, mais lui présenta les jeunes patriotes milanais dont elle était l’égérie, tous révoltés contre l’oppresseur autrichien. Leur abondante correspondance s’étend sur 40 années et révèle l’entente de Clara et Giuseppe, sur le plan politique et intellectuel. Elle sut lui faire accepter les artistes contestataires de la jeune génération qui accompagnait le Risorgimento. Parmi la bande des Scarpigliati ou Hirsutes, nouvelle vague du mouvement artistique italien, Verdi rencontra, grâce à Clara, le musicien Arrigo Boito qui fut son dernier librettiste.

Les relations épistolaires, quoiqu’espacées, n’avaient cessé entre Giuseppe et Giuseppina, exilée à Paris. Verdi la retrouva en 1847 avant de présenter à Londres l’un de ses opéras. Puis il revint près d’elle en qui il trouvait une compagne amoureuse, entièrement dévouée, doublée d’une zélée collaboratrice, car Giuseppina, francophone, put traduire son opéra I Lombardi et l’aider de mille manières. Ils vécurent ensemble à Passy, puis rentrèrent en Italie en 1849.
La situation florissante du compositeur lui avait permis d’acheter des terres et le somptueux palazzo Cavalli à Bussetto, non loin de la casa de son beau père Barezzi. Les parents Verdi vivaient aussi tout près dans la ferme de San Agata, restaurée grâce aux subsides de leur fils. Si Giuseppina avait su se concilier les faveurs de Barezzi, le beau-père de Giuseppe, ce ne fut pas le cas des parents de Verdi. L’arrivée de la nouvelle femme fut un choc terrible pour la mère de Verdi traumatisée à jamais. La « scandaleuse » Giuseppina vit toutes les portes se fermer devant elle et vécut des années en butte à l’hostilité des habitants. Quasi cloîtrée, elle subit de cruelles avanies. Son grand homme voyageait, elle, vestale du foyer, subissait son sort comme un châtiment, jusqu’à ce que Verdi ulcéré par l’attitude de ses géniteurs ne les chasse de San Agata. Le couple alors s’y installa et Giuseppina, sans doute enceinte, fut débarrassée des « crétins » soit les Bussetains malveillants. Verdi avait retrouvé sa liberté, les difficultés s’aplanirent et la maison devint un havre de paix et de création pour le couple. Cela malgré les nombreuses absences du compositeur et le caractère atrabilaire de Verdi dont se plaignait Giuseppina. Il finit par épouser sa concubine en 1859 par souci de respectabilité, car il envisageait la députation et se devait d’avoir une vie irréprochable. Le fils de Giuseppina, Camillino, venait d’avoir 20 ans ce qui libérait les Verdi de toute responsabilité légale. Il mourut dans l’indigence peu après. Quelle fut la réaction de la mère ? Nul ne le sait.

Curieusement, une petite Maria Filomena âgée de 6 ans entra dans leur vie. Petite-cousine de Verdi, le couple l’adopta tout en tâchant de la rendre heureuse en veillant à son éducation jusqu’à son mariage. Giuseppina put ainsi donner libre cours à son sentiment maternel constamment contrarié. Les époux vécurent les saisons hivernales à Gênes mais Le goût de la terre inné chez l’enfant de Bussetto le poussait sans cesse vers sa propriété de San Agata. Giuseppina l’incita pourtant à présenter un nouvel opéra au théâtre de Saint Pétersboug qui le réclamait. La forza del destino entraîna les époux sur les chemins de Russie avant qu’ils ne regagnent leurs pénates au domaine de Sant’ Agata. Le couple semblait mener une vie paisible de riches propriétaires terriens entourés d’amis.

En apparence ! car les tribulations de Giuseppina n’étaient pas terminées. Elle dut affronter la nouvelle liaison de son époux avec Teresa Stoltz, jeune cantatrice douée dont il fut très épris. Plutôt que d’ignorer cette passion, l’épouse diplomate parvint à se faire une amie de Térésa et ils voguèrent ainsi, pendant quelques années, sur les flots agités d’un ménage à trois, jusqu’au départ de la belle Teresa. Dure épreuve pour Giuseppina profondément désillusionnée, mais elle trouva finalement une forme de sérénité auprès de son maestro adoré. Quand elle mourut en 1897, Teresa revint partager les dernières années de Verdi toujours amoureux. Ils accueillaient sa fille adoptive Filomena qui veilla tendrement sur lui jusqu’à sa mort en 1901. Le musicien en fit sa légataire universelle. 

Giuseppina et Giuseppe Verdi sont ensevelis tous les deux à la Maison de Repos de Milan qu’ils avaient fait construire pour les artistes vieillissants. Teresa quitta le pays dans l’indifférence hostile des habitués de Sant’ Agata. Aujourd’hui, le nom de Teresa Stolz n’est jamais mentionné lors des visites organisées sur les terres de Verdi. Tout se passe comme si son image ternissait l’aura et la mémoire des deux épouses officielles de Verdi : Margharita et Giuseppina dont les portraits sont seuls dignes de figurer auprès de ceux du grand homme.

Tant de femmes réelles et imaginées ont donc joué un rôle dans la vie et l’œuvre du génial Verdi. Au nombre de 59, les héroïnes inoubliables de ses opéras portent en elles une part du destin des femmes qu’il a connues et aimées. « Grazie maestro », chantent-elles pour toujours !
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lundi 22 février 2016

Edition aux "Belles Lettres" de deux traités d'Adélard de Bath

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Nous signalons que notre collègue Emila Ndiaye a participé, avec Max Lejbowicz (†) et Christiane Dussourt, à la traduction et au commentaire du texte établi par Charles Burnett de deux traités d’Adélard de Bath. Cet ouvrage vient de paraître aux “Belles Lettres”, collection ALMA (Auteurs Latins du Moyen-Age) : Adelardus Bathoniensis, De eodem et diverso et Questiones naturales, Les Belles Lettres, 2015,  55 €.

Adelardus  est né dans le Sommerset vers 1080. Il a parachevé ses études à Tours, puis il est parti en Sicile et, après avoir enseigné quelque temps à Bath, il s'est rendu dans la principauté d’Antioche.
Il est l’auteur de la plus ancienne traduction en latin de la version arabe des Eléments d’Euclide (Geometrica), qui lança de nombreux chercheurs occidentaux dans les spéculations géométriques.

Dans le De eodem et diverso, L'Un et le divers (c. 1110), Adélard présente une vision qu'il a eue un soir à Tours : en réponse à Philocosmie qui lui vante les plaisirs mondains (richesse, puissance, dignité, renommée, volupté), Philosophie fait l'éloge de l'étude et de ses suivantes, personnifications des sept arts libéraux (Grammaire, Rhétorique, Dialectique, Artithmétique, Musique, Géométrie et Astronomie).

Les Questiones naturales (c. 1120) sont un dialogue dans lequel son neveu pose une série de 76 questions portant sur la botanique, la zoologie, l'homme, la terre et les phénomènes météorologiques et astronomiques. Adélard y répond "avec la raison pour guide", telle qu'il l'a trouvée auprès des “magistri Arabici”, au lieu de suivre "le licou de l'autorité" des “studia Gallica”. 

À ces deux dialogues d’Adélard l'éditeur a joint une classification des sciences du XIIe siècle, anonyme, qui commence par Ut testatur Ergaphalau… Ce texte permet d’inscrire les intérêts intellectuels d’Adélard dans le mouvement des idées de son temps.
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jeudi 18 février 2016

Trogue-Pompée, un historien gaulois

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Le jeudi 14 janvier 2016, a été invité Bernard MINEO, professeur de langue et littérature latines à l’Université de Nantes, qui a présenté un auteur peu connu du public, même éclairé : TROGUE-POMPÉE : un historien gaulois.

Jean Nivet, en présentant le conférencier, a rappelé ses travaux sur Tite-Live (dont Tite-Live et l’histoire de Rome (Paris, Klincksieck, 2006) et, plus récemment, en collaboration avec T. Piel, Et Rome devint une République) ainsi que l’édition en cours de l’Abrégé des Histoires philippiques de Trogue-Pompée par Justin dont l’œuvre originale, une histoire universelle rédigée en 44 livres, fort célèbre dans l’Antiquité, avait été perdue dès l’époque de Constantin.     

D’emblée, B. Mineo nous met en garde contre le témoignage de ce Marcus Junianus Justinus qui a rédigé cet abrégé vers la fin du IIIe siècle de notre ère, en donnant une image altérée de son modèle : il a, en particulier, insisté sur les scandales de l’époque d’Auguste, en passant sous silence les implications politiques et surtout en lui prêtant des sentiments de haine à l’égard de Rome, allégation fausse et, de plus, invraisemblable. Trogue-Pompée – sur lequel, il est vrai, les témoignages sont rares et souvent contradictoires – est issu du territoire des Voconces (ce qui correspond à la Drôme actuelle) promu civitas à la fin du Ier siècle av. J.-C., dont le chef-lieu était Vasio – auj. Vaison-la-Romaine. Il a vécu à l’époque d’Auguste et des premières années de Tibère. Étant le fils d’un secrétaire de César et le petit-fils d’un Gaulois fait citoyen romain par Pompée, il ne pouvait être hostile à Rome. Il était, d’autre part, nourri de culture grecque ; il avait eu l’ambition d’écrire l’histoire de la monarchie macédonienne à partir de Philippe II, ainsi que de toutes les nations ayant eu rapport avec la Macédoine, (d’où les nombreuses digressions) en prenant comme modèle les Philippiques, ouvrage de Théopompe, élève d’Isocrate.

Dans la Rome impériale, cette histoire a dû éveiller certaines résonances, l’appellation de philippique évoquant une diatribe contre la tyrannie et l’on pense aussitôt aux discours virulents de Cicéron contre Marc-Antoine. On peut noter aussi une similitude de points de vue entre Trogue-Pompée et Tite-Live: tous deux représentent une Italie morale face à un Orient corrupteur et annoncent le déclin d’une Rome ayant hérité des richesses de l’Asie, mais aussi de ses vices. Il faut également rappeler l’importance de la bataille de Philippes (- 42) en Macédoine orientale : cet événement emblématique marque non seulement la déroute des Républicains, mais surtout le début de l’écroulement du monde hellénistique qui va s’achever dix ans plus tard à la victoire navale d’Actium ( en 31 av. JC ) sur les flottes de  Marc-Antoine et de Cléopâtre.

Le thème récurrent de la décadence de Rome est lié à celui de l’hégémonie croissante du royaume des Parthes ; Trogue-Pompée attribue le cours des événements à la Fortune (ou la Tyché grecque) et construit son histoire à partir de deux épisodes situés symétriquement en vis-à-vis : à l’est, en Asie Mineure, avec la victoire sur Pacorus I°, roi associé des Parthes, et à l’ouest, en Espagne, avec l’occupation du pays des Cantabres par Agrippa. Il met en lumière le partage du monde méditerranéen entre deux empires rivaux, ayant conscience qu’une nouvelle ère commence, et que Rome, sous l’impulsion d’Auguste, va retrouver sa « virtus », ses succès, sa protection divine, voire son destin exceptionnel. Notre Gaulois né au pays des Voconces  est bien un incorrigible optimiste! 

L’assistance a spontanément applaudi M. Bernard Mineo, le félicitant d’avoir fait revivre une figure originale d’historien, un des premiers exemples de ce qu’on appellerait aujourd’hui le métissage culturel.
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mercredi 27 janvier 2016

Palmyre, vie et mort d'une cité antique

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Émue par les destructions effectuées par Daesh sur le site de Palmyre, l'Association Guillaume Budé a programmé le 7 janvier 2016 une conférence supplémentaire et a fait appel à Annie et Maurice Sartre, professeurs émérites des Universités, venus en voisins de Tours. Devant un nombreux public, ils ont présenté en duo à l'aide de diapos « La vie et la mort de la cité antique ». Auparavant, en rappel du voyage que le Président Malissard avait organisé et conduit en Syrie en 1994 pour 40 adhérents, un diaporama-souvenir est projeté sur les monuments majeurs du pays et les images de paix qu'il renvoyait.




Maurice Sartre installe d'abord Palmyre dans sa géographie, celle d'une oasis liée à une source et au confluent de deux ouadi. La situation, à mi-chemin de la Méditerranée et de la Mésopotamie, a fait sa fortune commerciale. Il l'installe aussi dans l'histoire longue puisque la ville est attestée au 24e siècle avant J-C, bientôt connue sous le nom de Tadmor. Après un millénaire de silence, la cité réapparaît riche et indépendante avec un développement urbanistique important. Les fouilles allemandes au sud de la ville romaine ont mis au jour la ville héllenistique du temps des Séleucides. Elle devient ville romaine au début du Ier siècle, sans doute avant 19. Quant aux Palmyréniens, ce sont de grands éleveurs de dromadaires nécessaires aux caravanes pour atteindre la Mésopotamie et les rives du Golfe Persique. Ils jouent un rôle majeur dans l'organisation et la maîtrise du commerce.

Annie Sartre nous convie ensuite à une visite savante de la ville romaine construite par les Palmyréniens du 1er jusqu'au milieu du 3e siècle en mettant en exergue l'utilisation et les contraintes du site.



Dans une dernière partie, les conférenciers mettent l'accent sur la profonde originalité de Palmyre qui n'est pas une cité romaine comme tant d'autres. Ainsi le panthéon palmyrénien comprend une soixantaine de divinités, reflet du cosmopolitisme de la cité. Les unes viennent de Mésopotamie comme Bol devenu Bêl et Bêlshamin D'autres viennent du monde arabe comme Allath confondue avec Athena ou de la Grèce (Heraklès). Elles sont revêtues des habits militaires des Romains, signe de la force qui protège. Les tours funéraires pour les familles illustres s'apparentent à des temples et les hypogées peintes, pour les classes moyennes, à des maisons. De même si l'extérieur des temples est conforme au modèle romain, l'intérieur s'en écarte pour des rites particuliers. Les femmes, aux riches costumes, couvertes de bijoux, se voilent la tête tandis que les hommes sont en toge dans la vie publique et dans la tenue du désert dans le privé. 



Après l'aventure de Zénobie, Palmyre continue sans incendie ni destructions violentes. C'est toujours un point d'appui stratégique pour Rome, utilisé comme camp militaire par Dioclétien. Plusieurs églises y existent avant la prise de la cité en 634 par les Arabes. La population se réduit peu à peu jusqu'à la redécouverte par les voyageurs au XVIIe.



Annie et Maurice Sartre terminent leur conférence en évoquant les destructions, les pillages, les fouilles sauvages, les ventes clandestines et l'assassinat du directeur du site, devant une dernière photo montrant la dévastation d'un des joyaux de l'Humanité.

Cliquer sur les photos pour les agrandir.

mercredi 20 janvier 2016

"Guillaume-Budé-Orléans" se souvient de Michel Tournier

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Michel Tournier est mort le 18 janvier 2016. Nous l’avions reçu le mercredi 16 mars 1994 et un public nombreux était venu l’écouter et dialoguer avec lui.

Ce jour-là, il avait commencé par nous expliquer comment, dans la solitude de son presbytère de Choisel, tel un artisan dans son atelier, il façonnait ses textes avec lenteur et patience. Puis il avait surtout parlé des contes, affirmant que le conte était pour lui un genre littéraire majeur. Il alla même jusqu'à provoquer son public en affirmant avec force qu'il tenait Le Chat botté ou Peau d'âne pour  d'immense chefs-d'œuvre, à l'égal des œuvres de Racine ou de Shakespeare !

Pour vous convaincre, il avait rappelé que l'origine du conte se perdait dans la nuit des temps et que le genre était toujours vivant : paraboles des Évangiles, histoires des Mille et une Nuits, contes de fées du XVIIe siècle, contes de l'hassidisme polonais du XVIIIe, contes fantastiques du XIXe, œuvres de science-fiction modernes comme Le Cerveau du nabab de Curt Siodmak… Puis il nous avait dit pourquoi il mettait  le conte au-dessus de la fable et de la nouvelle : alors que la fable introduit une morale totalement transparente, alors que la nouvelle reste opaque pour son lecteur parce qu'elle n'introduit en fait aucune idée, le conte, lui, est seulement translucide, dans la mesure où celui qui l'écoute sent bien que son épaisseur glauque dissimule un sens qu'il doit établir lui-même.

Et Michel Tournier de montrer, à partir de l'exemple de Barbe-Bleue, que ces histoires absurdes, irrationnelles, font appel à des réminiscences enfouies dans l'inconscient collectif, que les grands mythes s'y retrouvent en quelque sorte miniaturisés. "Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?" – le plus beau cri de toute la littérature –  a la même force que le sanglot d'Emma Bovary dans sa maison de Tostes, que l'attente de Dieu dans Godot, que le cri de Jésus sur la Croix…

Pour terminer, Michel Tournier nous avait proposé l'exemple de deux de ses propres contes : La légende de la peinture et Amandine ou les deux jardins. Il avait montré que, dans les deux cas, le récit possède des richesses sous-jacentes et a donc pour vertu de solliciter de multiples interprétations. Le premier conte – l'histoire d'un peintre chinois en rivalité avec un peintre grec –  suggère qu'une œuvre dans laquelle celui qui la contemple peut se voir est supérieure à la même oeuvre d'où l'homme est absent; mais on peut lui trouver bien d'autres sens… Dans le second conte – l'histoire d'une petite fille qui découvre, derrière le mur de son jardin bien propre et bien peigné, un autre jardin négligé et en friches – les lecteurs ont pu percevoir une foule de significations diverses : crise de la puberté, libération de la femme, passage du socialisme au capitalisme, passage de la physique à la métaphysique, etc. 

Et Michel Tournier d'affirmer que la supériorité du conte sur les autres genres littéraires s'explique par le fait que, dans les contes,  "la parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l'escoute" (la formule est de Montaigne, III,13). Car, d'une manière générale, la valeur d'une œuvre consiste à rendre créateur celui qui la reçoit.

Michel Tournier n'est plus, mais nous nous souvenons encore de la belle leçon qu'il nous avait donnée ce jour-là, il y a plus de vingt ans…
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samedi 16 janvier 2016

Familles composées, décomposées, recomposées

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Ce jeudi 10 décembre 2015, pour la première fois de sa longue histoire (61e année d’existence), notre association accueille un sociologue, Christian de Montlibert, professeur émérite à l’Université de Strasbourg II, venu nous parler du sujet suivant :

FAMILLES COMPOSÉES, DÉCOMPOSÉES, RECOMPOSÉES

D’emblée notre conférencier souligne les liens entre l’Antiquité et la sociologie en rappelant que l’historien Fustel de Coulanges — auteur de La Cité antique — fut le professeur d’Émile Durkheim, le fondateur de la sociologie. Puis, il constate que « traiter de la famille est difficile » car « la famille ça parle, même quand elle se tait, on lui parle et on en parle », tout le monde a un avis sur la question. Tout ce qui touche à la famille résonne fortement dans la vie des Français. « Comment rendre compte de cette institution qu’est la famille ? »

La famille, loin d’être naturelle, est tout aussi arbitraire que n’importe quel autre fait social. L’ethnologie a depuis longtemps montré que la famille n’est en rien universelle. Notre conférencier s’appuie sur deux exemples, l’un choisi dans l’archipel des Marquises (société polyandrique) et l’autre, chez les Wolofs du Sénégal (société de castes et d’ordres) qui, comme beaucoup d’autres, montrent les variations considérables dans l’organisation de la famille ou de la parenté. Pour Levy-Strauss : « rien ne serait plus faux que de réduire la famille à son fondement naturel (…) une famille ne saurait exister s’il n’y avait d’abord une société ». Pour les sociologues « un fait social ne saurait s’expliquer que par le social ». Que la famille ne soit pas naturelle n’empêche pas qu’elle est une réalité. 

L’origine de la formation de la famille pour l’Europe occidentale se trouve dans l’Église chrétienne et l’État. 
Grégoire Ier le Grand, père de l’Église, rédige, en 596, un texte sur l’organisation de la famille, sur la sexualité conjugale, extra-conjugale et sur la parentalité. Il sera la base de toutes les organisations ultérieures de l’Église catholique. Il conduit à une domination masculine et une division masculin/féminine avec une répartition : le monde extérieur aux hommes et le monde intérieur aux femmes. Des sacrements assurent l’autorité sur la famille : baptême, première communion, mariage, extrême onction. Le goût de s'immiscer dans l’intimité des familles perdure toujours au début du XXIe siècle. Cette structure a permis à l’église de bénéficier des héritages en contrariant la possibilité de garder les biens dans la parenté (interdiction du mariage entre proches, obstacles à l’adoption, interdiction de la polygynie, indissolubilité du mariage qui est un sacrement, etc.). L’église devient au Moyen-Âge le plus grand propriétaire foncier d’Europe. Aujourd’hui, les statistiques montrent bien que la conception traditionnelle, familialiste, conservatrice de la famille se situe du côté de la pratique religieuse la plus intense.

L’État a aussi façonné la famille, à titre juridique, symbolique et politique. 
L’arrêté de Villers-Cotterêts (août 1539) oblige les curés à noter les naissances et les noms des parents en langue française, l’arrêt de Blois (1579) le complète en ajoutant les mariages et les décès. L’état civil (actuel) est créé en 1792. Ces textes permettent de créer un nom de famille, l’identité de la famille est instituée, d’où la succession et ses droits. Le Code civil de 1804 transforme la famille en objet d’état (droit exclusif de la puissance publique sur le mariage) toujours en cours aujourd’hui. Le mariage n’est plus un sacrement, mais un contrat civil révocable, le divorce est rendu possible par la loi de 1792, supprimé en 1816, rétabli en 1884 ; enfin en 1975, passage du divorce pour faute, au divorce par consentement mutuel. Avec les difficultés démographiques de la guerre de 14, l’adoption est enfin institutionnalisée en 1923.  Depuis 1975, l’action de l’état change : divorce simplifié, union libre institutionnalisée en Pacs (1999), les enfants illégitimes peuvent hériter, les droits des femmes sont largement élargis, le mariage homosexuel est reconnu (et soumis à l’état). Tous ces changements correspondent à une transformation des manières de vivre…

Étudions trois groupes sociaux : les Grands, qui ont longtemps résisté aux propositions de l’église, fonctionnaient en clans (cf. Katia BÉGUIN, Les princes de Condé, Éd. Champ Vallon, 1999). La bourgeoisie change les mœurs : peu à peu, la polygynie régresse et la tendresse se développe. L’héritage est la question centrale. C’est ce modèle de famille qui se voit institutionnalisée par le Code civil napoléonien. La bourgeoisie va se regrouper dans des quartiers réservés pour s’isoler des classes laborieuses, dont les mœurs sont très éloignées des siennes. Ces classes sont dangereuses politiquement (révolutions), physiquement (le choléra entraîne l’hygiénisme et les grands travaux de Haussmann) et moralement, d’où le développement du contrôle social (mariage, famille, soucis de l’épargne) qui aboutira au développement de l’État social à la fin du XIXe siècle. Le mariage, rare à ce moment-là, se développe pour atteindre la quasi-totalité des femmes en 1950. Moment où l’âge du mariage s’abaisse à 22 ans : c’est âge d’or du mariage. Dès les années 65, la fécondité baisse, le recul du nombre de mariages aussi, parallèlement à l’augmentation des divorces, de la fécondité hors mariage et des familles monoparentales. Le pacs, très minoritaire, ne change pas la tendance générale. Aujourd’hui : 75% des enfants vivent en familles traditionnelles, 9% en familles recomposées et 14,5% en familles monoparentales.



Comment expliquer ces changements ? 
Par la réduction massive des populations rurales et paysannes. Celles-ci ne divorcent pas puisqu’elles reposent sur la participation de l’épouse au travail et que le patrimoine est partagé. Lorsque le monde rural rétrécit, la famille traditionnelle disparaît. Ces transformations structurelles s’accompagnent d’un déclin des pratiques religieuses d’où une diminution de l’adhésion aux valeurs familialistes. 
L’accroissement de la durée de scolarisation des filles des milieux sociaux dominants va leur permettre d’entrer dans le monde du travail. Les luttes féministes s’intensifient. Des mesures favorables aux femmes sont institutionnalisées par l’État. Ces changements modifieront la reproduction féminine qui devient plus tardive ; l’ordre familial est aussi bouleversé par l’extension du travail féminin.
Les services publics ont sécurisé la vie des familles populaires. Mais quand l’État social régresse, comme c’est le cas depuis une trentaine d’années, les bases de la famille populaire sont minées.

Si les investissements, sur et dans la famille, sont si intenses, c’est qu’elle est le lieu où se jouent les deux opérations les plus importantes de toute société : la reproduction des divisions sociales et la division sexuelle du travail. La famille s’organise par rapport à ses capitaux économique, culturel et symbolique. Le capital culturel est devenu le déterminant des trajectoires professionnelles et sociales. Le capital symbolique (mélange d’honneur, de prestige, de respect…) est de l’ordre de la dignité à maintenir. Les familles vont établir des stratégies, dont la stratégie matrimoniale fait partie. Cette reproduction sociale semble exiger l’homogamie sociale, les familles s’y soumettent, en particulier grâce aux trajectoires scolaires. 

En somme, la participation des familles à la reproduction sociale contribue à la répartition inégale des espèces de capital. Pour que cette reproduction fonctionne, il faut que les héritiers acceptent l’héritage. C’est là qu’intervient la notion d’habitus, chère à Pierre Bourdieu. Pour l’imager, notre conférencier donne l’exemple de Joseph Aletti (le père des palaces français, né de parents domestiques de haut rang). 

Cette reproduction sociale ne fonctionne que dans le cadre de la division sexuelle du travail. La famille est le lieu où se développent la masculinisation des petits garçons et la féminisation des petites filles, ce qui contribue à la domination masculine. Les femmes sont soumises à des conditions de travail plus contraignantes que les hommes, souvent les emplois les moins qualifiés. Les femmes des classes supérieures occupent rarement des fonctions de direction, sauf dans la culture, la mode et la communication. Ces habitus sexués sont sans cesse réactivés. Malgré toutes les mesures tendant à l’égalité, les clivages perdurent.


Dans ces conditions, on comprend l’importance donnée à la famille puisqu’elle contribue, même sans le vouloir, à la reproduction de la division en classes sociales et à la reproduction de la domination masculine.


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dimanche 6 décembre 2015

Le mythe de Tristan - Relecture et discussion

Le mardi 17 novembre, dans le cadre de nos conférences habituelles au Musée des Beaux-arts, et en prélude à la représentation au C.D.N. du Tristan d’Eric Vigner, nous avons accueilli Frédéric BOYER qui a proposé une Relecture du mythe de Tristan.

Frédéric BOYER
n’est pas un inconnu pour la majorité des budistes, aussi bien les fidèles qui sont à l’écoute de France-Culture où récemment Denis Podalydès a lu : Quelle terreur en nous ne veut pas finir, que ceux qui suivent l’activité littéraire et religieuse.

Frédéric Boyer est en effet à l’initiative de la nouvelle traduction de la Bible parue aux éditions Bayard, ainsi que d’une nouvelle traduction des Confessions de Saint-Augustin, sans parler de son œuvre romanesque propre commencée dès 1991 et qui a connu la notoriété avec Des choses idiotes et douces.

Notre vice-président le plus ancien, Jean NIVET, en présentant le conférencier a rappelé ses nombreux travaux dans des domaines variés, comme par exemple Rappeler Roland, œuvre qui traduit en toute liberté, en même temps qu’elle éclaire d’un jour nouveau la chanson de geste fondatrice de notre littérature. C’est une démarche semblable qui a conduit Frédéric Boyer à relire — avec un regard contemporain — cette légende issue de la tradition orale du monde celtique entrée dans notre patrimoine littéraire au XIIe siècle avec deux versions, celle du Normand Béroul et celle de Thomas d’Angleterre, réunies et retranscrites en  français moderne au début du XX° par Joseph Bédier.

Au lieu de se livrer à l’exercice un peu formel de la conférence traditionnelle, Frédéric BOYER a préféré ouvrir devant nous ce qu’il a appelé son « chantier poétique ». Et de nous donner de larges extraits de sa propre traduction, où le public a pu apprécier à la fois son talent de « diseur » — j’allais dire : trouvère — et celui de «  transcripteur », cherchant à préserver la musique et surtout le  rythme des décasyllabes, tout en gardant une certaine concision (un commentateur parlera d’ « austérité elliptique » ! ) L’exercice de traduction pour lui n’est pas une simple translation, mais plutôt une réappropriation, une véritable ré-écriture, dans le but , selon ses propres termes, de « réaliser un vieux rêve médiéval : une sorte d’entrelangue, entre les écrits d’autrefois et ceux d’aujourd’hui. »



Ce travail de ré-écriture, qui va influer sur l’esprit du traducteur peut faire penser à la théorie de Du Bellay dans sa Défense et Illustration de la langue française où il définit « l’innutrition »: ce travail doit être fidèle à la lettre , mis aussi à l’esprit de l’épopée initiale, et d’abord à tout ce qu’elle contient de violence et de dureté. L’aventure de Tristan et Yseult a sans doute une dimension politique, du fait qu’elle perturbe l’ordre établi, mais aussi elle montre les dangers de la passion en même temps qu’elle décrit la folie des amants exerçant une réelle fascination, fascination que renforce la présence constante d’un univers poétique que le style du traducteur a su rendre sensible.

Notre amour notre désir
Jamais personne n’a pu nous en séparer.
Angoisse peine et douleur
n’ont pu briser notre amour.
On a pu séparer nos corps
mais l’amour on n’a pu
nous en séparer. »

Pour conclure, je me contenterai de citer de mémoire notre vice-Président : « Frédéric Boyer a sans aucun doute fait pâlir les nombreux travaux universitaires à propos de Tristan. Et en échange, il nous a proposé une autre lecture, une lecture qui fait revivre le texte, tout en lui laissant le charme du vieux poème celtique…»