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samedi 28 octobre 2017

À propos de l’écriture d’Elfriede Jelinek

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La conférencière présentée, ce soir, par Catherine Malissard s’appelle Yasmin Hoffmann, traductrice connue de l’œuvre de Elfriede JELINEK, dont le roman Les Suppliants est actuellement mis en scène au CDN d’Orléans, sous l’appellation Borderline. Auteur d’une biographie de l’auteure autrichienne, elle s’interroge d’abord sur la violence haineuse que suscite en Autriche l’œuvre et la personnalité de cette femme hors-norme. 

En préambule, Yasmin HOFFMANN projette quelques photos de Elfriede Jelinek et s’interroge : serait-ce son écriture compressée, étouffante, la charge politique de ses pages, la pornographie assumée comme langage du corps, un tout compact et brutal qui provoque la détestation des Autrichiens ? Notre conférencière avance plusieurs hypothèses. L’œuvre de Jelinek se veut lucide et provocante pour dénoncer les postures sociales des individus, leur hypocrisie face au monde tel qu’il est. C’est ainsi qu’elle met l’Autriche en accusation en la jugeant arriérée et imprégnée de son passé nazi. Son œuvre utilise la violence, le sarcasme et l’incantation afin de détruire les stéréotypes du sexisme autant que les mythes de la capitale autrichienne.

C’est en triturant la langue allemande qu’elle veut montrer, à sa manière, que nous sommes tous des porte-parole de notre monde et qu’elle n’est certes pas un écrivain du salut ! Pour atteindre ce but, Jelinek utilise toutes sortes de techniques langagières dont la traductrice nous fait une brillante démonstration. Utilisant le mot comme matériau de base, Jelinek fait « grincer » la langue allemande pour montrer sa rébellion contre ce pays qu’elle déteste, mais n’a pourtant jamais quitté. Romancière, cette remarquable musicienne se veut en adéquation avec la musique contemporaine. Le rythme de sa pulsion émotionnelle lui fait décortiquer sa langue qu’elle déforme, infléchissant le sens des mots. Elle joue aux anagrammes pour ouvrir des pluralités de sens. Rien n’échappe à sa rhétorique vengeresse contre les stéréotypes et mensonges politiques. Il faut que les mots accouchent de ses idées. La conférencière s’appuie particulièrement sur la langue utilisée dans son roman Lust et son travail de traduction nécessaire pour rester fidèle à l’esprit du roman. C’est un texte iconoclaste qui vise à faire naître l’ennui qui suinte des scènes conjugales.
La traductrice met en évidence les allusions à d’autres voix mêlées à la sienne : celle des magazines populaires autant que les écrits de Holderlin et de Fichte, composant un discours oratorio avec ces voix de la nation allemande, saisies hors de toute hiérarchie. Les livres de Jelinek reprennent toujours les mêmes mots déformés en surimpression comme sur un palimpseste que l’auteure revendique « car des millions de morts parlent avec nous quand nous écrivons ».

Elle traite la pornographie en tant qu’expression du langage corporel et dénonce « la sainteté du couple dictatorial » soulignant le grotesque de ce duo par l’exploitation du sexe féminin, fait pour « être transpercé ». Texte iconoclaste, Lust vise à montrer l’ennui des conjoints ; c’est ainsi qu’elle « désérotise » le sexe pour faire saisir que le plaisir est ailleurs. « Je ne laisse pas un instant de répit à la langue et je la casse comme Thomas Bernard » ainsi que tous les codes habituels de la vie en société, peut-on ajouter.  Sa langue parle bien au-delà des mots employés, car l’inconscient affleure dans les textes de Jelinek qui laissent le champ ouvert à de multiples interprétations et dévoilements.


Concluons avec les phrases qui saluèrent celle qui fut honorée du prix Nobel de littérature, en 2004 : « Le flot de voix et de contre-voix dans ses romans et ses drames dévoile avec une exceptionnelle passion langagière, l’absurdité et le pouvoir autoritaire des clichés sociaux ».


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mercredi 5 juillet 2017

La bibliothèque humaniste de Sélestat

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Gabriel BRAUENER fut invité, mardi 25 avril 2017, dans l’Auditorium du Musée des Beaux-Arts, par la section orléanaise de l’association Guillaume Budé, à nous parler de : 
LA BIBLIOTHÈQUE HUMANISTE DE SÉLESTAT

Ce conférencier, présenté par Yvelines Couf, est historien, archiviste et directeur des Affaires culturelles de la région alsacienne. Ce soir-là, il fut notre mentor pour la visite guidée d’un lieu prestigieux que seule la voix de l’orateur sut mettre en images. 



Sélestat, ville idéalement située au centre de l’Alsace, contient une bibliothèque humaniste inscrite au registre de la Mémoire du monde depuis 2011. 
Cette bibliothèque est au cœur de l’humanisme rhénan des XVe et XVe siècles. Pendant un siècle, elle a joué un rôle primordial lié à la présence de l’école latine et à son rayonnement. Un prieuré bénédictin fut d’abord fondé à Sélestat en 1094.


Mais il faut attendre le XVe siècle et l’activité du moine Beatus Rhenanus pour en faire un foyer intellectuel. C’est ce moine qui sut constituer une bibliothèque remarquable grâce à sa curiosité et aux legs des communautés monastiques riches en ouvrages antiques. Beatus Rhenanus, pédagogue et savant philologue sut attirer à lui des savants européens et favoriser ainsi le travail des grands imprimeurs, dont les Estienne parisiens. Il se lia d’amitié avec Erasme et reçut nombre d’érudits européens intéressés par celui qui fut nourri à l’humanisme chrétien venu d’Italie. Loin des idées propagées par la la Réforme luthérienne , la ville de Sélestat resta en effet catholique d’où un progressif déclin de la cité à partir du XVIe siècle. C’est alors la ville de Strasbourg, convertie aux idées réformistes qui prend son essor dans le champ intellectuel. Beatus meurt en 1547 et lègue à sa ville natale un fonds de 2 300 ouvrages. 

La bibliothèque de Sélestat compte aujourd’hui 460 manuscrits, dont des incunables. Citons quelques joyaux : le Lectionnaire mérovingien en latin du VIIe siècle, le Livre des Miracles de Sainte-Foy, la Bible de la Sorbonne, le Cahier d’écolier de Beatus, un Éloge de Sélestat par Érasme. C’est dans cette bibliothèque qu’on peut voir l’original de l’Imitation de Jésus-Christ, ouvrage de Thomas A. Kempis écrit au début du XVe siècle. Il fut jusqu’au XXe siècle le livre le plus imprimé après la Bible. 




Cette bibliothèque humaniste quitta le lieu monastique pour trouver place dans la Halle aux grains de la ville, construite en 1843. Fermée pour travaux depuis 2014, en pleine restructuration, elle doit rouvrir ses portes en 2018. Nous pouvons dès aujourd’hui consulter le site web qui lui est consacré et constater l’avancée des travaux grâce à la projection des images en 3 D. Reste au public orléanais intéressé par l’excellente présentation de G. Brauner à programmer une visite qui lui permettra de connaître de visu ce haut lieu de la culture qu’est la fameuse bibliothèque humaniste de la ville de Sélestat.

mercredi 24 mai 2017

Les Budistes orléanais au pays de Colette

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Plus de 50 ans après leur première visite en Puisaye (1963), 40 ans après leur deuxième visite (1977), les Budistes orléanais se sont retrouvés, le samedi 20 juin 2017, en pèlerinage « au pays de Colette ».

Pourtant Colette, dans Les Vrilles de la vigne, avait averti ses lecteurs : aller dans son pays natal, c’est risquer de détruire le mythe qu’elle avait créé par la magie de l’écriture ; elle les avait prévenus que ce n’est pas dans la Puisaye, cette « campagne un peu triste qu’assombrissent les forêts », ni dans le « village paisible et pauvre » de Saint-Sauveur qu’on peut reconnaître le « pays de merveilles » dont elle parle dans ses œuvres. C’est d’ailleurs pourquoi elle-même, devenue adulte et célèbre, a toujours évité de revenir y « confronter son rêve exact avec une réalité infidèle ».

Bravant toutefois cette mise en garde, nous sommes donc partis à la recherche « de la trace du pays disparu », en quête « des fragments du royaume, dispersés, éparpillés, faisant néanmoins deviner, par reflets et scintillements, ce que cela avait dû être autrefois » (ces mots sont du romancier Fabrice Humbert dans son Eden Utopie).

Pour nous accompagner dans cette plongée « au pays de Colette », nous avons eu trois intercesseurs : Gérard Lauvergeon qui nous a présenté, avec son regard de géographe, la Puisaye d’hier et d’aujourd’hui, et, tout au long de la journée, Samia Bordji, directrice du Centre d’études Colette, assistée, dans la visite de la maison de l’ancienne rue de l’Hospice, par son collègue Frédéric Maget.

La découverte, au cours de la journée, s’est faite dans un beau désordre chronologique.

1- Dans les rues de Châtillon-Coligny, ont été évoquées les sombres années de la famille Colette, ces vingt années entre 1890 et 1912 qui vinrent sa ruine, son « exil » près d’Achille installé dans cette petite ville comme médecin, puis la mort du Capitaine qui avait tout raté, puis le suicide de Juliette fille de l’alcoolique Robineau-Duclos, enfin la détresse de « Sido » seule et malade dans sa « petite maison ». On s’arrêta devant les trois demeures qu’avait connues la jeune Gabrielle Colette avant son mariage dans l’église Saint-Pierre et on se regroupa pour faire une sorte de bilan devant la tombe familiale au cimetière.

2- À Mézilles (où l’on se restaura dans le pittoresque Moulin de Corneil), on découvrit, passant non loin de la ferme de la Guillemette, que les liens de Colette avec la Puisaye n’étaient que le résultat d’un hasard, le « quarteron » Henry Landoy dit « le Gorille », resté veuf, ayant mis sa petite fille Sidonie en nourrice dans ce village de Puisaye, là où elle devait rencontrer, 22 ans plus tard, Jules Robineau-Duclos, riche mais alcoolique, qui l’épousa et l’installa dans sa belle maison de Saint-Sauveur.

3- À Saint-Sauveur, nous nous sommes arrêtés devant l’église en pensant aux rapports amusants entre Sidonie athée et le curé Millot, qu’elle provoquait en amenant son chien à la messe, mais qu’elle estimait pourtant à cause de leur intérêt commun pour les fleurs.

4- C’est alors que nous avons découvert, tout près, la « maison de Colette », restaurée avec beaucoup de soin, et ses trois jardins récemment replantés, hormis la « glycine centenaire » qui continue à torturer la grille donnant sur la rue des Vignes. On pouvait craindre de n’y trouver qu’une de ces « demeures-musées » que dénonça Julien Gracq dans Le roi Cophetua. D’ailleurs Colette elle-même ne se faisait pas d’illusions, sachant bien que la magie avait quitté ce monde de son enfance et qu’on ne retrouverait jamais plus cette « harmonie d’arbres et d’oiseaux », ni ce « murmure de voix humaines, qu’a suspendu la mort ». Mais le scrupule méticuleux qui a présidé à la reconstitution de la maison et aussi la passion communicative de nos deux guides ont réussi à faire revivre cette demeure telle qu’elle fut lorsque les Colette l’ont habitée, lorsque le Capitaine rêvait de devenir écrivain devant des pages qui restaient inexorablement blanches, lorsque Sido, levée tôt le matin, « explorait » seule toutes les richesses de son jardin, lorsque Leo, tout au fond, érigeait un petit cimetière de tombes en carton, lorsque Minet-Chéri, l’hiver, arpentait les allées, enthousiasmée, « happant la neige volante ».

5- Au château de Saint-Sauveur devenu musée selon le vœu de Colette de Jouvenel, devant une impressionnante collection de photographies, Samia Bordji a pu nous faire parcourir, non sans émotion, toute la vie de la petite poyaudine « passée au rang d’idole et achevant son existence de pantomimes, d’instituts de beauté, de vieilles lesbiennes dans une apothéose de respectabilité » (Jean Cocteau), jusqu’à ses funérailles qui furent grandioses et nationales.

6- Enfin, à la mairie de Saint-Sauveur, on découvrit une salle de classe de la fin du XIXe siècle, reconstituée afin d’aider le visiteur à imaginer l’école disparue où Colette a été élève et qu’elle a brillamment mais méchamment transposée dans son Claudine à l’école, pour se venger des gens de Saint-Sauveur qui n’avaient jamais fait bon accueil à l’épouse et aux enfants de leur percepteur, le Capitaine unijambiste.

Sur la route à l’aller avait été présentée une image un peu démystifiée de Colette (une Colette indifférente en apparence aux deuils dans sa famille, indifférente à la détresse de Sido restée veuve et seule à Châtillon, indifférente au devenir de sa « chère maison » natale) ; puis on avait insisté sur l’aspect autofictionnel des œuvres de Colette qu’on a tendance à lire comme des autobiographies (certes Colette a reconnu en 1937 qu’aucune de ses oeuvres n’était « libre de toute alluvion de souvenir »; mais « tout cela, c’est de la littérature », a-t-elle dit dans un entretien radiophonique de 1950). En complément, sur la route du retour, un texte de Nicole Laval-Turpin (malheureusement empêchée de participer à notre excursion) continua cette démystification de Colette en rappelant que, pour ce magnifique écrivain, l’écriture était une pénible corvée et que celle qui sut composer, à la fin de Mitsou, une lettre d’amour qui fit pleurer Marcel Proust recommandait aux vrais amants de se contenter d’écrire : « Viens vite ! la clef sera accrochée derrière le volet ! »


Ainsi ce retour au pays de Colette a-t-il permis d’entrevoir, derrière ses œuvres admirables, le véritable visage du « plus grand écrivain français naturel » (Montherlant) et surtout de la remercier, par de-là les années, pour « toutes les joies sensuelles qu’elle nous a accordées » (R. Brasillach).

jeudi 18 mai 2017

Le Génie du mensonge

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François Noudelmann fut notre invité ce soir du 4 mai 2017. Catherine Malissard nous présenta ce philosophe connu, auteur de nombreux ouvrages dont Le génie du mensonge, son dernier livre à succès qu’il commenta simplement, dans le souci de se faire comprendre. Le titre éloquent nous ouvre la voie de sa réflexion. Il veut se faire le « décodeur » des contradictions que montrent certains philosophes dont l’œuvre et la vie ne coïncident pas. D’où l’idée que notre conférencier développe : l’écriture parle et dévoile la psyché de l’auteur.

Noudelmann pointe le paradoxe dont font preuve les créateurs de théories dans lesquelles le concept est asséné comme une vérité aveuglante. La lecture de son ouvrage nous révèle en effet que certains penseurs ont vécu en plein mensonge tant la vie qu’ils ont menée est loin de refléter leur philosophie. Mais ce déni peut donner une œuvre géniale quand il permet d’accoucher d’une œuvre forte. Il permet de révéler la vérité ontologique, présente sous le beau mensonge, cette sorte de « mentir-vrai » selon Aragon.

La vérité est donc relative ? pour y répondre, notre auteur étudie la distorsion entre les idées proclamées et la vie menée par les philosophes. Il ne cherche pas à porter un jugement moral sur ces philosophes qu’il admire mais il veut les comprendre et saisir la complexité de leur être. C’est pourquoi, Il s’intéresse à la psychologie de l’écrivain car elle interfère dans le discours théorique. Comment relire ces textes à la lumière d’un investissement psychique ? Freud, auquel notre conférencier se réfère souvent, démontre que du mensonge de ses patients, peut jaillir la vérité de leur être. Le psychanalyste viennois a souligné la jouissance narcissique des philosophes créateurs de concepts qui donnent sens à leur vie.

Pour Noudelmann, Jean-Jacques Rousseau est-une sorte de paradigme dans l’élaboration de son étude. On sait que ce philosophe a écrit L’Émile, traité célèbre sur l’éducation, sa nécessité et ses bienfaits et ce tandis qu’il confiait ses cinq enfants à l’Assistance publique. A-t-il écrit cet ouvrage inconscient du mensonge que représentait son système de valeurs par rapport à la vie qu’il menait en privé ? Était-il conscient de cette inconséquence ? Selon Noudelmann, l’auteur des Confessions fait un aveu volontaire en se présentant dans cet ouvrage comme éducateur et père d’un enfant « idéal » qu’il aime et qu’il instruit car il se voit ainsi. Ce livre l’absolvant de l’abandon de sa progéniture ?

Tout homme est pétri de contradictions, nous le savons. Le ressenti de l’individu influence forcément ses écrits et les démonstrations éclairent les propos du conférencier.
Deleuze qui prône le nomadisme vit le plus casanièrement du monde, ne cachant pas sa « haine » du voyage. Sartre a réinventé la figure de l’intellectuel engagé alors qu’il est resté passif lors de la seconde guerre mondiale. Simone de Beauvoir incite à l’émancipation féminine dans son traité Le Deuxième Sexe, alors que sa correspondance avec Nelson Algren révèle la jouissance servile d’une femme amoureuse. Kierkegaard compose des textes religieux, fait l’éloge du mariage mais vit en célibataire libertin. Il assume franchement ses différents « je » ou pseudonymes à l’instar de l’écrivain Pessoa qui multiplie ses hétéronymes. Michel Foucault prône le courage de dire la vérité mais il refuse de nommer sa maladie et ment sciemment car il veut cacher, au monde, sa vie privée.

Noudelmann montre ainsi que, hors de tout jugement moral, le mensonge relève de la division et de la multiplicité du moi. Paradoxe qu’il faut chercher à comprendre et non à dénoncer. L’écriture parle et dévoile la psyché. Selon notre orateur qu’inspire l’art musical, le concept « frappe » comme une touche sur un clavier, il peut être un cri qui précède le raisonnement élaboré. L’écriture serait portée par un rythme qui révèle la personnalité du philosophe comme de tout écrivain. Chacun de nous parle selon l’image qu’il veut donner de soi, par crainte de révéler ses failles. Le mensonge est ordinaire à tous. Quant aux romanciers nous aimons qu’il soit à la source de leurs œuvres d’imagination.

François Noudelmann nous a démontré clairement que ce déni se cache aussi sous la plume des philosophes. Il a voulu le décrypter, en faire le sujet d’un livre, en parler. Ce que notre conférencier a su faire ce soir, avec talent, dans un face à face très apprécié.

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jeudi 9 mars 2017

Les métamorphoses d'Ovide ou la fabrique des images

Isabel Dejardin, professeure de classes préparatoires présentée par Nicole Laval-Turpin, fit revivre ce soir-là Ovide, l’auteur latin du célèbre ouvrage les Métamorphoses. Notre conférencière explora au cours d’un savant exposé la « Fabrique des images » que représente cette œuvre, considérée comme une bible, celle du génie du paganisme, source vivante de la culture européenne. Cette conférence eut lieu la veille de la représentation théâtrale d’une œuvre de Shakespeare, Le songe d’une nuit d’été, inspirée de l’œuvre ovidienne.

Sachons que cet auteur latin naquit en 43 av. J.-C. à Sulmona et qu’il vécut à Rome comme magistrat sous le règne d’Auguste. Épris des textes antiques, Ovide, poète remarqué, écrivit une œuvre importante couronnée de succès avant de déplaire à l’empereur qui l’exila aux confins de l’Empire romain sur les bords de la mer noire où il mourut inconsolé en l’an 17 apr. J.-C. Les Tristes et Les Pontiques portent le témoignage de sa survie hors du pays natal. 

Ovide, tel un sphinx littéraire, fascine. Certains Romains parmi ses contemporains critiquaient sa licence poétique mais d’autres tel Sénèque notait son ravissement à la lecture des Métamorphoses. Le philosophe y voyait une représentation de sympathie universelle dans l’intrication du règne humain se mêlant intimement au végétal et à l’animal. La mise en lumière de ce texte emblématique fut enrichie de représentations imagées qui jalonnèrent l’exposé. Ovide nous apparut tel un magicien des lettres qui a su transformer le monde connu en « terra incognita » fascinante. C’est ainsi qu’il plaît toujours au lecteur en quête d’étrangeté, celle d’un univers poétique peuplé de figures mythiques. Chaque époque voulut interpréter cet auteur imaginatif qui donne matière à penser, rêver, philosopher.
Ovide, auteur curieux des mythologies venues d’Orient et de Grèce s’en inspira pour écrire l’ouvrage des Métamorphoses créant un univers fantasmé qu’il décline en poèmes épiques ou didactiques inspirés de textes anciens de la plus haute antiquité portant sur l’origine du monde. Cet opus contient 15 livres répartis en quatre moments dont le dernier raconte l’histoire romaine doublant ainsi le parcours de Tite-Live, son contemporain. 

Ses Métamorphoses font preuve d’une grande profondeur de pensée. À noter d’abord l’insolence de l’auteur face au pouvoir établi avant d’aborder l’étude de cette œuvre ancrée dans notre univers mental. Elle se prête à de multiples lectures que chaque époque récupère à sa façon car elle nous offre plusieurs degrés de signification.  

L’un d’entre eux nous mène à l’interrogation métaphysique car ce texte concerne l’essence de l’être humain. Par exemple, Ovide raconte histoire d’Hermaphrodite, l’androgyne masculin-féminin qui fut bisexué avant d’être coupé en deux. Ce faisant, il poursuit la réflexion de Platon et fait écho aux interrogations de notre modernité. On y décèle aussi un degré anagogique : certains poèmes visent à l’élévation de l’âme car ils contiennent des vérités secrètes. Le châtiment vient du « divin », d’une transgression à l’ordre transcendantal : ainsi Actéon est changé en cerf par la déesse Diane qui le punit d’avoir osé la contempler nue dans son bain. Un troisième degré d’allégorie apparaît clairement car toutes les passions humaines y sont représentées sous formes d’images, de métaphores, de comparaisons ouvrant sur un univers coloré, fourmillant d’êtres vivants sous plusieurs apparences. Interrogation esthétique : le Beau peut-il être monstrueux ? car l’homme et la bête forment une même entité.  

Les humains sont des mutants ornés d’attributs animaux et végétaux ou d’un mixte des deux. Par exemple, les amants Pyrame et Thisbé sont séparés par un mur qui marque l’opposition qui leur est faite de se rencontrer. Mais  ils   ont pris  l’habitude de se retrouver sous l’ombrage d’un mûrier blanc. Ils mourront tragiquement à cause de cet amour que l’auteur des mythes désavoue de la manière suivante : une lionne blessée tache de rouge sang le voile que Thisbé laisse tomber en fuyant le fauve terrorisant. Pyrame trouve le voile, croit morte sa bien-aimée et se suicide. Thisbé à la vue du cadavre de son amant se tue de désespoir, après avoir prié la divinité de teinter de rouge, le mûrier blanc témoin de leur union. Sensible à la prière de Thisbé, celle-ci permettra la fusion de leur couple en un mûrier aux fruits rouges couleur sang, symbole de l’amour qui perdure. L’humain ne s’élève pas au-dessus du végétal, il est hors de toute transcendance.

Au Moyen-Âge le livre des Métamorphoses ressurgit. Autour du XIIe siècle l’Europe découvrait Averroes ainsi que la littérature courtoise chez Froissart admirateur d’Ovide. L’époque médiévale symbolisait le monde qu’Ovide transforme, sous forme d’un œuf partagé en deux = ovum dividens . Des manuscrits du XVe siècle montrent l’intérêt pour cette œuvre grâce aux illustrations de certains poèmes ovidiens dont le suicide de Pyrame. Les entrelacs du tympan de la Chartreuse de Champmol représentent les mêmes personnages dans la finitude de leur amour terrestre.   

Quant à la Renaissance européenne, elle montre une grande sensibilité aux monde des Métamorphoses car celles-ci dévoilent les fluctuations de l’être humain et forcent au questionnement : Où est la place de l’homme dans le monde ? La peinture et la sculpture de cette époque fourmillent d’êtres hybrides tels les anges, les putti, figures de la volupté et des mutations constantes de nos destinées dont se nourrira l’âge baroque. Ce courant artistique s’empare de ce qui bouge. La métamorphose a opéré créant une mélancolie fondamentale : personne ne retrouve jamais sa forme initiale. Tout être est multiple et change d’état. Exemple notoire : Niobé, reine orgueilleuse des sept enfants qu’elle avait eus d’Amphion se moqua de la déesse Leto qui n’avait mis au monde que des jumeaux. La divinité se vengea alors en se servant de ses rejetons qui assassinèrent ceux de Niobé. Zeus changea cette mère horrifiée en un rocher qu’il plaça sur le mont Sisyphe d’où coulent ses larmes profuses comme celles d’une source. Pas de transcendance mais une mutation d’état. Le vivant se pétrifie. 



La Renaissance italienne, à travers ses savants humanistes, créa le courant d’un néo-platonisme qui recherchait la voix des Anciens. Les ouvrages de Marsile Ficin traitent ainsi de la métempsychose, soit le passage d’un corps à l’autre. En Angleterre, Shakespeare, au travers de son théâtre montre sa connaissance intime du poète latin. Le drame de Romeo et Juliette s’inspire de la légende de Pyrame et Thisbé. Puis Ovide s’efface au fil des ans bien que, au XIX siècle, le philologue Ernest Renan, parle d’Ovide comme magister amoris ou maître des amours.

La deuxième moitié du XXe siècle verra l’œuvre d’Ovide sortir de l’oubli. Le divin n’existant plus, les nouveaux exégètes de son œuvre partent du principe que « Ovide raisonne l’impossible ». Ils s’intéressent aux œuvres antiques comme celle de Pythagore, à travers l’influence qu’il exerça sur Ovide. Le savant grec croyait à la transmigration des âmes soit au transformisme que le poète latin célèbre dans les Métamorphoses. Maurice Blanchot écrit « La Bête de Lascaux » démontrant que l’image donne voix à l’absence. Quant à Roberto Calasso, écrivain italien, il fait revivre aujourd’hui les légendes d’Ovide qui nourrissent les mises en scène des spectacles tirés des Métamorphoses.  

À travers l’analyse approfondie que notre conférencière a faite du monde ovidien, nous avons saisi que le poète latin réfutait la puissance du discours et toute rhétorique. Il a confié ses croyances à ses personnages polymorphes. Les humains dotés d’attributs animaux sont ses avatars qu’il fait vivre pour mieux nous donner sa propre vision du monde.

Je gage que beaucoup d’entre nous vont se plonger dans son univers pour revêtir les formes mouvantes que saura créer notre imagination vagabonde. 



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samedi 28 janvier 2017

Adélard de Bath



http://www.lesbelleslettres.com/livre/?GCOI=22510100960500
Mardi 10 janvier 2017: les deux invitées sont enseignantes à l'Université d'Orléans. Émilia Ndiaye y est maître de conférences en langues et littérature latines et Christiane Dussourt y est chargée de cours de latin classique et médiéval. Elles ont traduit pour l'ouvrage des Belles Lettres qui vient de paraître (Adelardus Bathoniensis) des textes d'Adélard de Bath et elles se proposent de faire connaître à notre public le personnage et son œuvre sous le titre :

Des études gauloises aux maîtres arabes :
parcours d'un érudit anglo-saxon du XIIe siècle,
ADÉLARD DE BATH

Émilia Ndiaye dit d'abord sa dette à Alain Malissard, son mentor, et à Max Lejbowicz, récemment décédé, maître d'œuvre de l'entreprise.


Et nous sommes emportés sur les traces de celui que les Anglais considèrent comme le premier scientifique de leur histoire, en ces temps particuliers de la transition entre le premier et second Moyen-Age (XI-XIIe siècle). Des cartes montrent les itinéraires de ce moine bénédictin, né à Wells dans le Somerset vers 1080. Particulièrement attiré par les territoires dominés par les Normands (Normandie, Sicile, principauté d'Antioche), il séjourne aussi à Tours et à Laon, en Espagne, emprunte la via Francigena pour atteindre Rome, parvient à Constantinople, peut-être à Tarse et Jérusalem. Ses trajets sont parfois sujets à caution, mais il évoque le tremblement de terre de Mamistra, proche d'Antioche, avéré en novembre 1114. Il meurt après 1150. Il aura eu l'occasion de fréquenter les Arabes aussi bien à Tolède qui vient d'être reconquise par les chrétiens, qu'à Palerme, dans cette Sicile multiculturelle ou que dans les États latins issus des Croisades.

En effet, Adélard est un acteur privilégié de la redécouverte et de la grande translation des textes philosophiques et scientifiques grecs vers l'Occident par l'intermédiaire des Arabes, mais aussi de toute l'importance de la science arabe, moment important pour la pensée médiévale. Parmi ses traductions de l'arabe au latin, citons Les Eléments d'Euclide (capital pour la géométrie à l'époque), les Tables astronomiques d'Al-Khwarismi, les Abréviations à l'introduction à l'astrologie d'Abu Mas'har, le Centiloquium du Pseudo-Ptolémée et le Liber prestigiorum Thebidis.

Adélard a aussi écrit deux textes philosophiques importants qui font l'objet de cette édition, le De eodem et diverso (Du même et du différent) et les Questiones naturales. Les conférencières les replacent dans le courant de l'époque, celui de la connaissance nouvelle d'Avicenne à travers du Canon enseigné à la Schola medica Salernitana, d'Averroes, commentateur d'Aristote, de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny qui fait traduire le Coran en 1142. De eodem et diverso, adressé à son neveu, relate une vision nocturne de deux figures féminines qui discutent entre elles, Philocosmie, symbolisant l'amour du monde et Philosophie, celui de la sagesse. Chacune de ces allégories est accompagnée de suivantes, cinq pour Philocosmie (Richesse, Plaisirs, Honneurs, Puissance, Renommée), sept pour Philosophie (les sept Arts libéraux, enseignés dans les écoles de haut niveau et dans les monastères et dont elle fait l'éloge). Dans la controverse, alors que Philocosmie reproche aux philosophes de n'être jamais d'accord, Philosophie triomphe en montrant qu'Aristote et Platon se complètent, sont complémentaires. Se prépare là la synthèse chrétienne (la scolastique) du XIIIe siècle qui vise à concilier l'apport de la philosophie grecque notamment aristotélicienne avec la théologie chrétienne des Pères de l’Église et qui sera enseignée dans les Universités du XIIIe siècle.

Quant aux Questiones naturales, elles prennent la forme d'un dialogue entre Adélard et son neveu. Celui-ci pose les questions sur les plantes, les animaux, la nature de l'homme, la terre, les astres et Adélard apporte les réponses, puisées chez les « maîtres arabes »et non plus chez les autorités des « Studia Gallica ». Certaines réponses nous surprennent et nous font sourire comme celle-ci donnée à titre d'exemple par les conférencières : Pourquoi l'homme marche-t-il debout ? Parce que cela éloigne l'âme de la fange ! Et ce qui est nouveau, c'est qu'Adélard, affirmant une démarche moderne, s'en tient à une philosophie naturelle, ne faisant pas appel à la révélation divine, les références à la Bible étant presque inexistantes. Le caractère autonome des lois de la nature y est fortement affirmé dans le cadre d'un Univers créé par un Dieu bon. De même, il fait appel à la raison pour démêler le vrai du faux.

En complément, est donné le Ut testatur Ergaphalau, (comme l'atteste Ergaphalau) savoureux et étonnant, d'un auteur anonyme, qui présente le panorama des savoirs de l'époque et notamment la théorie des humeurs (sang, flegme, bile jaune et bile noire) et des quatre éléments (air, feu, eau, terre). Tout en exalhant la fraîcheur des commencements, cet ouvrage permet de préciser dans quel contexte se situe la démarche intellectuelle d'Adélard.

Merci à Mmes Ndiaye et Dussourt, qui ont mis ces textes à la disposition du public et nous ont appris ainsi toute l'importance de ce moine anglo-saxon au début du XIIe siècle dans l'enrichissement de la culture occidentale par la science arabe et par l'accès à la philosophie grecque retraduite de l'arabe. Séduit par le rôle de la raison dans ce nouveau savoir, Adélard pourrait avoir comme devise « Ce que j'ai appris en arabe, je vais l'écrire en latin ».

jeudi 26 janvier 2017

Les chemins de la création

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Jeudi 8 novembre, l’Association Guillaume-Budé a proposé à ses adhérents une rencontre des plus originales. L’interview de deux artistes orléanais ; Josef Nadj et Arthur Nauziciel. L’un plasticien, chorégraphe, directeur du Centre Centre Chorégraphique National d'Orléans, l’autre comédien et directeur du Centre Dramatique National Orléans/Loiret/Centre-Val de Loire. Tous deux en fin de contrat et en partance sous d’autres cieux. L’entretien fut mené adroitement par Catherine Malissard. L’amitié qu’elle cultive avec ces figures de la scène contemporaine, sa connaissance approfondie de leur œuvre  a permis un échange ouvert et détendu. Une question sur l’enfance et les années d’adolescence nous a permis de comprendre leur parcours. Signe commun à ses interlocuteurs : un éveil précoce à la vie artistique, vécu comme un appel à se réaliser dans ce domaine.

Josef Nadj, Hongrois, natif de Kanidja rappelle que, dès l’école primaire, il fut « enfant prodige », en matière de dessin. Puis ce fut l’université de Budapest encore sous tutelle communiste où il s’ennuie. « Il faut que je parte » sera l’un des leitmotivs de sa vie aventureuse. Bientôt son installation à Paris et sa rencontre heureuse avec le mime Marceau lui ouvrent la voie recherchée. Adepte de la lutte sportive dans son pays, il se consacre à la danse et crée des spectacles novateurs et puissants qui l’ont fait connaître dans le monde entier. Ses influences sont multiples. Attiré par la poésie, la culture orientale et la philosophie, Josef Nadj est un grand lecteur. De tous les textes dont il se nourrit, il crée sur scène des espaces métaphysiques habités par une musique choisie qui donne rythme à des ballets qui exigent des danseurs d’entrer en osmose avec son univers de chorégraphe. Il affirme se nourrir des différentes cultures du monde. Pourtant son travail artistique le montre profondément ancré dans le terreau de son pays natal, la Voïvodine qu’il ressuscite à travers des personnages et des espaces intimes qui l’ont frappé, il explique que chacune de ces spécificités de plasticien, de photographe, sculpteur, dessinateur et chorégraphe exige un engagement total d’où des investissements successifs. Nous en avons un récent exemple avec l’exposition d’une série de beaux Cyanotypes exposés au musée d’Orléans. « Je veux inventer » est l’une de ces phrases typiques de sa géniale personnalité.
À la demande de Catherine concernant son opinion sur la ville d’Orléans après 25 ans de résidence, Josef Nadj évoque ses balades citadines de promeneur solitaire, son intérêt pour l’histoire locale, les cryptes des églises romanes, car il aime les espaces fermés et l’au-delà inconnu. Après ces années de pratique chorégraphique, Josef Nadj prépare un nouveau départ : il veut écrire et mettre en scène une pièce de théâtre sur l’impossibilité de rentrer chez soi. Il nous quitte, mais nous savons heureusement que nous pouvons le retrouver à Paris, confronté à de nouveaux défis artistiques, enrichi par cette expérience orléanaise.  

Arthur Nauzyciel se prêta au jeu de l’interview avec l’aisance d’un comédien chevronné.  Contrairement à ce que vécut J. Nadj, il se reconnaît pur produit de la démocratisation culturelle et rappelle son goût enfantin pour la manipulation des marionnettes.  Il souligne surtout le rôle éducatif du théâtre à l’école, insiste sur sa rencontre avec Antoine Vitez, metteur en scène exigeant qui lui donna le goût des textes contemporains et le poussa sur scène. Devenu acteur, Il arpenta les plateaux de Chaillot, de La Cartoucherie, des Amandiers avant de se consacrer au CDN de notre ville. Il décline ses réflexions sur le processus de création qui l’a mené au travail de mise en scène. Lui non plus n’aime pas les frontières, se sent bien partout, car il s’enrichit humainement du mélange des nationalités et des techniques utilisées sur les scènes du monde. C’est pourquoi il choisit de faire entendre des auteurs étrangers dans leur langue originale. Choix qu’il revendique parce qu’il le voit comme une promesse d‘enrichissement personnel du spectateur. Le public fait de nombreux lycéens, est ainsi poussé à faire l’effort de comprendre l’autre au fil de son idiome national. Il justifie les sous-titres car cela doit interroger le spectateur ! Il voit dans cette démarche, une forme d’engagement, une mission d’intérêt public. Il fréquente beaucoup de metteurs en scène contemporains de toute nationalité, évoque les auteurs, qui l’ont inspiré tant français qu’étrangers : de Shakespeare à Molière, de Strinberg à Tchechov, Thomas Bernhard, récemment une pièce de Fassbinder qu’il a fait jouer en langue slovène. Monde sans frontière qui le mène tous azimuts. À la demande de Catherine touchant au souvenir qu’il gardera de son séjour orléanais, Nauzyciel répond d’emblée « les gens ». Il évoque les relations de sympathie avec son équipe, avec les cercles associatifs, dont le CERCIL et « Les Budé ». Il félicite le public orléanais qu‘il a conquis peu à peu, plein de curiosité, parfois choqué, mais fidèle aux rendez-vous sur les beaux plateaux de scène de la ville johannique. Celle-ci marquera une belle étape dans son parcours exemplaire de metteur en scène imaginatif qui le met aujourd’hui aux commandes du très convoité Théâtre National de Bretagne de Rennes.


Deux hommes, deux fortes personnalités, deux créateurs que nous avons eu le plaisir d’accompagner pendant des années. L’un, Josef Nadj met à jour un univers d’une surprenante beauté née de ses songes, l’autre, Arthur Nauzyciel, fidèle gardien du temple voué à la scène, nous aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Nous avons vécu ensemble une belle aventure.


mardi 22 novembre 2016

L'invention du ciel

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L'INVENTION DU CIEL.

C'est sous ce titre qu'Arnaud ZUCKER, professeur de littérature grecque à l'université de Nice et Pascal CHARVET, agrégé de Lettres classiques et ancien inspecteur général, avaient proposé leur conférence du 15 novembre 2016 à Guillaume Budé. Cela faisait référence à leur « Encyclopédie du ciel » parue chez Robert Laffont dans la collection « Bouquins » en mai 2016. En fait, à sa grande surprise, l'auditoire, alors qu'il attendait un duo entendit deux conférences successives dont la seconde sur Alexandre le Grand n'avait rien à voir avec la première qui, elle, répondait au sujet.




En effet, le propos de M. ZUCKER était de présenter l'encyclopédie dont il avait dirigé la publication et, en partant d'ERATOSTHENE (IIIe siècle avant J-C.), de dévoiler ce que le Ciel pouvait représenter pour les Grecs et leurs successeurs sur les quatorze siècles allant d'Hésiode à Isidore de Séville (mort en 636). De nos jours, le ciel s'est banalisé et s'est concrétisé dans la météo, la circulation aérienne, les nouveaux horizons de l'espace et du cosmos. Autrefois, l'imaginaire et la poésie y plaquaient des projections mentales comme la fameuse Grande Ourse. Entre astronomie et astrologie, la séparation n'était pas nette et un savant comme Ptolémée pose une double interrogation, scientifique certes mais aussi interprétative avec de nombreuses explications. À l'époque, les phénomènes célestes ressortent donc de trois domaines : l'astrophysique (calculs de l'écliptique, tables des éclipses, météores),  la mythologie (dans les étoiles sont inscrits de nombreux récits) et l'astrologie ( prévision des saisons et des destinées humaines).




L'Encyclopédie du Ciel est un livre à base de textes souvent peu connus et dans lesquels la poésie n'est pas contradictoire avec la science. Ils décrivent un savoir en train de se mettre en place et se perpétuant jusqu'au Moyen-Age. Ainsi les « Phénomènès » d'Aratos (IIIe siècle avant J.-C.) sont le plus grand ouvrage d'astronomie avant Ptolémée et elles ont suscité une quantité de commentaires. De même pour Méton (Ve siècle avant J-Ch.) qui établit une prédiction pour chaque jour de l'année. Le premier catalogue de constellations se trouve chez Hipparque (-190 à -120 avant J-C.) mais PTOLÉMÉE (90-168) en recense 48 dont il donne pour chacune l'histoire. Pour la Lyre, il cite les 9 mythes qui lui sont rattachés. Les manuscrits médiévaux sont nombreux mais sans grand souci de précision, ainsi pour la Grande et la Petite Ourse même si l'image aide à la représentation. GRÉGOIRE DE TOURS (538-594), lui, veut christianiser le ciel en changeant le nom de la vingtaine de constellations qu'il utilise pour rythmer les prières du mois. Mais sans succès. Dans les œuvres similaires de Julius Africanus et de Fulgence, d'Hygin et de Nonnos de Panopolis, on retrouve toujours cette ambivalence parfois déconcertante entre astronomie et astrologie. 

En conclusion, le conférencier pose la question : à quoi sert cette Encyclopédie ? Il emprunte la réponse à Aristote :« l'intérêt de la culture, c'est que cela ne sert à rien mais que c'est précisément pour cela que c'est essentiel ».


Pascal CHARVET nous plonge dans une autre ambiance en évoquant la construction d'un héros mythique, ALEXANDRE LE GRAND, à la fois conquérant et philosophe soldat, disciple d'Aristote, à la fois admiré et critiqué (« le despote assoiffé de sang »). Le monde n'est plus le même après Alexandre et en 13 ans les changements ont été profonds avec la création du monde hellénistique autour d'Alexandrie. Le mythe d'un souverain de nature quasi divine s'est étendu au loin puisqu'on le retrouve en Roumanie, en Iran et jusqu'en Malaisie par exemple à travers les traces des sabots de son cheval dans la montagne. Il alimente le besoin de rêve des communautés humaines et l'expédition de Bonaparte en Egypte avec sa cohorte de savants se fonde aussi sur une répétition de l'aventure d'Alexandre en ce pays.




C'est Alexandre lui-même qui conçoit sa propre ascension vers la divinité en référence avec les héros de la guerre de Troie. Il incarne en deuxième génération l'héritage sacré de l'Iliade et d'Achille. Et le conférencier pense que l'épisode de l'oasis de Siwa présenté comme une recherche de divinité est une erreur d'interprétation car, possédant la puissance, il est déjà en ces lieux considéré comme le pharaon. Le vol de sa dépouille par les Lagides et l'inhumation à Alexandrie consacrent la succession égyptienne du conquérant.

L'expédition vers l'INDE, « le bord du monde », fait partie de la construction du mythe en nourrissant son imaginaire aux dimensions du monde. Mais Alexandre doit renoncer à pousser au-delà du Gange à cause des résistances locales et surtout de la mutinerie de ses troupes. Il se retire alors trois jours sous sa tente comme Achille après la mort de Patrocle et laisse comme souvenir de son passage une mangeoire, un mors et des armes gigantesques, comme si c'était l'œuvre des dieux, associés à l'inscription « Ici s'est arrêté Alexandre ».

Il a donc organisé son immortalité dans un espace où la culture grecque a reçu un statut supérieur mais sans détruire les autres cultures. Ainsi, l'Egypte a connu une double culture sous les Lagides et en Phénicie, partagée entre la Grande Syrie des Séleucides et l'Egypte, le cosmopolitisme a triomphé (création de nombreuses villes, choix de noms grecs par les personnes, participation aux concours grecs, nombreux philosophes et poètes comme Méléagre écrivant en grec). M. Charvet souligne fortement que cela n'a rien à voir avec la colonisation comme l'ont conçue et exercée les Anglais et les Français ces derniers siècles mais qu'il s'agit ici du goût des populations pour cette culture grecque aux valeurs élevées et aux ressources culturelles variées. Il évoque l'affirmation d'un humanisme méditerranéen et il en découle pour lui la nécessité pressante d'enseigner cette période de l'histoire. Cela fait partie de notre héritage, il faut en prendre conscience mais que constate t-on ? L'amputation actuelle de l'enseignement du grec et du latin ! Il déplore avec passion cette incompréhension au moment où les dieux jaloux et les croisades menacent ce que cette période nous a légué et pour terminer, il en appelle à Camus qui se sentait porteur de toute cette culture méditerranéenne.

L'heure tardive n'a pas permis de donner la parole au public qui pouvait regretter l'absence d'une documentation visuelle auxquels les sujets se prêtaient.


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mercredi 9 novembre 2016

L’Architecture dans la France de Vichy (1940-1944)

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Historien de l’architecture, auteur de multiples travaux sur l'architecture et l’urbanisme du XXe siècle, Jean-Louis Cohen est actuellement professeur à l’Institute of Fine Arts de New York University. Il est également professeur invité au Collège de France depuis 2014. On lui doit de nombreuses expositions sur l’architecture et l’urbanisme, en France comme à l’étranger, notamment "Le Corbusier : An Atlas of Modern Landscapes et L’architecture en uniforme, projeter et construire pour la seconde guerre mondiale pour ne citer que les dernières. Cet enfant de déporté, enquête inlassablement et scientifiquement depuis de nombreuses années sur le destin de l’architecture comme pratique et sur celui des architectes dans cette période trouble de juillet 40 à août 44. 

Notre conférencier nous a donc emmenés dans la France occupée à l’appui d’images commentées et d’une citation évocatrice : (...) Ridicule et menaçant tout à la fois, le pouvoir pétainiste revient à petits coups de phrases comme un cauchemar sinistre et glacé. 
Roland Barthes, in préface de 
Les Pousse-au-Jouir du maréchal Pétain 
de Gérard Miller, 1975.

Tout d’abord, Jean-Louis Cohen a fait remarquer que malgré l’abondante documentation,  notamment les travaux de Robert Paxton sur la réalité du régime de Vichy, la vision que l’on peut avoir sur l’architecture et les architectes reste fragmentaire et assez floue. 
Quelques figures d’architectes sont évoquées cependant : du criminel de guerre que fut Albert Speer à Helena Syrkus travaillant à la reconstruction dans les sous-sol de Varsovie occupée pendant que son mari, prisonnier d’Auschwitz travaille, pour survivre, à la conception du camp. Anatole Kopp, Danièle Voldman, ont travaillé sur la reconstruction des villes, pendant que Le Corbusier était qualifié à la fois de naïf et d’opportuniste, après avoir séjourné, pour un temps avec complaisance dans la ville d’eau. André Lurçat, Gaston Bardet travaillèrent dès 1940 sans sympathie pour le régime à plusieurs plans d’aménagement.
Citoyens, les architectes ont été, comme tels, mobilisés, faits prisonniers, tués ou blessés.

Mardi 7 juin 2016, première conférence de notre association
au FRAC Centre-Val de Loire
Dans le contexte noir de l’été 41, ils sont aussi touchés par l’article du 2e statut des juifs qui stipule que le nombre d’architectes juifs ne doit pas dépasser 2% de l’ensemble de la profession bien que l’application semble avoir été moins violente que pour d’autres professions libérales. Ils sont également victimes des lois raciales. Certains d’entre eux participent à la spoliation des biens en tant qu’experts et perçoivent à ce titre des honoraires.
Leurs profils oscillent entre d’authentiques fascistes ou nazis, tels que Jean Boissel, des parlementaires pro-Pétain, comme Raoul Brandon, des résistants comme Jacques Woog, Fernand Fenzy, Pierre Vago ou Roger Ginsburger, et des victimes des persécutions comme Emmanuel Pontremoli (architecte de la villa Kerylos à Beaulieu-sur-mer) et André Jacob, mort à Auschwitz.
Dans un contexte économique déprimé, il est évident que les conditions de travail sont difficiles pour la profession mais il est vrai aussi que certains architectes exercent leur métier et que ce sont dans leurs expériences que se forgea le triomphe de la modernité après 1945.
Ces professionnels savent dessiner, construire, organiser et s’organiser et faire preuve d’imagination. Par exemple, lorsque 480 architectes et étudiants en architecture sont prisonniers en 1940 Henry Bernard (l’architecte qui construira plus tard la Maison de la Radio) obtient qu’ils soient tous regroupés en Prusse orientale créant ainsi dans le camp de Stablack un atelier d’architecture, une sorte d’école des Beaux Arts en exil.

Le savoir faire des architectes va s’exercer essentiellement à l’étranger mais parfois en France et ceci dans de nombreux domaines qui ouvriront la voie au progrès et à l’innovation moderne. Le premier aspect touche le domaine industriel qui va prendre essor en quelques années à partir de 1939. Citons par exemple le Tank Arsenal de Chrysler à Detroit aux États-Unis (construit par Albert Kahn), ou l’extension des usines Peugeot de Sochaux, en France, devenues des filiales de Volkswagen et qui font écho au modèle de l’usine-mère de Wolfsburg en Basse Saxe,

Le deuxième aspect touche la construction de logements ouvriers au contact des usines - essentiellement aux USA et en Allemagne, car en France le ciment et l’acier sont réservés aux chantiers allemands, qui permettra une incontestable modernisation de l’habitation. Des architectes comme Joachim Richard, adepte du béton armé, sont engagés dans la guerre aérienne et construisent des abris pour protéger les civils des bombardements. Des Allemands opérant en France comme Bernard Pfau élaborent des structures légères inventives pour assurer le camouflage des canaux où circulent les fusées nazies, afin de leurrer les aviateurs alliés.

Autre composante fondamentale de l’économie de guerre, le recyclage est préconisé dans tous les pays : il faut utiliser tout ce qui peut brûler ! Jean Prouvé travaillera à Nancy à la construction d’un fourneau permettant de brûler les combustibles les plus médiocres. Et pour compenser l’acier réservé à la construction navale et à l’artillerie, l’invention de la colle phénolique sera à l’origine de l’utilisation du bois lamellé-collé. 
Cette période verra aussi apparaître des méga-projets tels que le Pentagone à Washington, ou l’usine de séparation isotopique d’Oak Ridge dans le Tennessee.


La normalisation des dimensions, à laquelle s’attelle l’AFNOR, que Boris Vian a évoquée de façon comique dans son roman Vercoquin et le Plancton, et la préfabrication sont largement développées. Elles permettront des fabrications en série de baignoires, de lavabos, de portes ou de fenêtres. Elle se couple avec les recherches sur la préfabrication, qui conduiront, du côté allié à l’invention de ports artificiels utilisant des composants industrialisés, qui assureront la réussite du débarquement en Normandie.

Ainsi une des conséquences des préoccupations de la France de Vichy sera le développement de la modernité dans le champ de la construction. Jean-Louis Cohen insiste sur sa thèse selon laquelle la guerre a provoqué et accéléré les changements dans la sphère du logement. Après avoir resitué le régime de Vichy dans son contexte géographique et historique le conférencier utilise, pour le qualifier, les mots « autoritarisme » (pas d’opposition aux projets mais manque de moyens), « charismatique » (qui repose sur la figure du chef) et « technocratisme » (règne des ingénieurs sans contrôle) ? 
Il précise que la politique de reconstruction, dès 1940, est différente de celle qui a été mise en œuvre après la Première Guerre mondiale. Le Secrétariat d’État aux Beaux-Arts confié à Louis Hautecoeur devient un appareil d’État efficace, tandis que la loi de 1943 consacre un pouvoir direct de l’État central sur la politique de reconstruction et l’urbanisme, qui ne sera pas mis en cause à la Libération. 
La présence allemande dans l’architecture est très forte puisque les occupants contrôlent la production du bâtiment au travers de l’interdiction des chantiers civils et la presse par le contrôle du papier et l’utilisation de la censure. La politique allemande conduit à l’expulsion des paysans en Lorraine pour construire des bâtiments agricoles modernes destinés à des paysans importés de Roumanie. La destruction du quartier du vieux port à Marseille en 1943 correspond à un autre aspect de la politique raciale du Reich, frappant ce que les nazis considèrent comme un foyer de «  contamination » de l’Europe. 

La position ruraliste et conservatrice de Vichy ne se retrouve pas dans tous les aspects de la politique de l’architecture. Les projets pour les villes des vallées de la Loire et de la Seine ont des dimensions innovantes, comme ceux de Gaston Bardet à Louviers. Plusieurs études et projets apparaissent aussi, comme celui du boulevard circulaire autour de Paris qui donnera naissance au boulevard périphérique. Le seul projet partiellement engagé sera au demeurant la création de centres sportifs dans la zone de la ceinture de Paris déclarée insalubre.

Pour conclure ce très intéressant exposé, Jean-Louis Cohen rappelle que c’est dans cette période de grande complexité que se forme l’appareil de la reconstruction française, appareil qui sera celui des « Trente glorieuses », et que s’engage, en dépit des idées reçues, la modernisation du goût architectural du public.


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vendredi 4 novembre 2016

La démocratie : nécessités et limites

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Ce 27 octobre 2016, notre Association reçoit Michel WIEVIORKA, le sociologue bien connu, habitué de la radio et de la télévision. Il a choisi de nous entretenir d'un sujet qui concerne notre société actuelle en mettant le doigt sur les doutes et les difficultés de la démocratie.

Il prend comme point de départ les dissidents qui résistaient dans les années 60-70 au totalitarisme soviétique et le mouvement de Solidarnosc en Pologne (1980-81). La démocratie alors, c'était le Bien contre le Mal, elle allait de soi contre la dictature, la célèbre formule de Churchill faisait consensus. En 1989, à la chute du Mur, Fukuyama pouvait croire à la « fin de l'Histoire » par universalisation de la démocratie. On ne voulait plus de la violence ni de la révolution.

Or, il est apparu depuis que la démocratie montrait des carences face à  certains problèmes que le conférencier passe en revue. 

D'abord, au plan économique, la question du chômage. Le modèle des Trente Glorieuses avec le plein emploi est battu en brèche avec un cortège de violences et des problèmes de banlieue. Même dans l'ex-URSS où l'emploi mal rémunéré était cependant assuré, cela déclenche de la nostalgie envers l'ancien régime. 

La question des particularismes et des minorités entraîne des revendications territoriales ou même celle d'indépendance (Écosse). En cas de référendum, qui faire voter ? Uniquement les Écossais ou tous les Anglais ? Pareil pour la Corse ou la Catalogne. Le cas était identique pour la consultation sur l'aéroport de N-D. Des Landes, ce qui induit la contestation selon les résultats. Au Canada, dans les années 60, le bilinguisme avait été demandé par les Québécois (« Vive le Québec libre ! ») mais la Commission royale avait réagi en défendant le multiculturalisme au nom des intérêts des Indiens, des Inuits, des émigrés allemands ou ukrainiens, des nouveaux migrants. Chez nous, on n'arrive pas à en parler (mouvement breton, arménien, juif, affaire du foulard, statistiques ethniques). Le problème n'est pas simple, car la reconnaissance peut faire peser une menace sur l'unité nationale : il y a un enjeu culturel et religieux. Mr Wieviorka opte pour un multiculturalisme modéré.

Nos démocraties sont aussi victimes d'un épuisement du modèle classique « droite-gauche ». Ainsi en Autriche, aux dernières élections présidentielles, se sont affrontés un écologiste et un représentant de l'extrême-droite. L'effondrement du modèle communiste et le déclin de la social-démocratie et de l'État-Providence (sauf en Allemagne où les syndicats sont forts) favorisent la montée du populisme même à l'extrême-gauche. Mais on assiste aussi au rejet pur et simple de la politique et à la poussée de l'abstention (« Il n'y a pas d'homme politique qui me convienne »). Rendre le vote obligatoire, est-ce la solution ? 

Alors, y a-t-il un espoir pour résoudre ces difficultés ?   

M. Wieviorka évoque le cas espagnol du Mouvement des Indignés, spontané et utilisant les réseaux sociaux, qui donne naissance en 2014 à un nouveau parti politique, Podemos, obtenant de nombreux sièges aux  élections. C'est une force nouvelle à gauche, sociale et citoyenne. À droite, Ciudadanos lui fait pendant, venu aussi d'une plate-forme citoyenne. Assiste-t-on à un renouvellement de la démocratie et va-t-on vers la disparition des vieux partis ?

D'autres formes sont possibles comme la démocratie délibérative où ce sont les citoyens qui réfléchissent, aidés des experts et des politiques, par exemple sur la question des OGM. La démocratie participative a été expérimentée à Porto Alegre en 2001, une partie du budget municipal étant affecté aux projets des citoyens. Ségolène Royal en avait fait un de ses thèmes de campagne en 2007. La démocratie directe par referendum doit être considérée avec prudence, car les résultats peuvent en être pervers. Ainsi le Brexit dont le succès a été fondé sur des arguments mensongers. La votation suisse peut faire fausse route quand elle prend des verdicts contraires aux statuts du Conseil de l'Europe auquel le pays appartient. En Colombie, un référendum a rejeté l'accord de paix avec les FARC à cause de l'exigence de justice de la population envers les responsables de la guérilla.

Le conférencier en vient aux menaces qui planent sur la démocratie comme l'arrivée au pouvoir d'une force xénophobe ou comme le terrorisme. La tendance du pouvoir exécutif serait alors de s'emparer du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire. L'État de Droit pourrait être contesté au nom de l'efficacité. 

La démocratie est donc peu faite pour régler certains problèmes mais y a-t-il meilleur régime ? En conclusion, Mr Wieviorka met en lumière le décalage dans l'espace entre la démocratie propre à l'État-Nation et l'économie mondialisée. Ce qui oblige à la constitution d'espaces régionaux plus larges, genre Europe. La cosmopolitisation du monde force à penser à l'échelle globale. Mais comment articuler ces niveaux ?

Questions :
  • Sur les primaires, pour lesquelles le conférencier a lancé un appel avec Cohn-Bendit, il répond qu'ils les concevaient comme des débats citoyens, ce qu'elles ne sont pas devenues. 
  • Devons-nous imposer la démocratie comme en avaient l'intention les Américains en Irak ? Certes une partie du monde est en chaos ou sous régime autoritaire, mais cette démarche procède d'un mode colonial dépassé et contesté. Seul le Japon s'est vu imposer avec succès la démocratie après la fin de la guerre. Il faut plutôt réfléchir à ce qui pourrait permettre dans ces pays la démocratie dans 20 ou 30 ans. 
  • La démocratie ne peut-elle pas être détournée par les hommes politiques ? Certes, mais elle a le mérite de remplacer la violence en institutionnalisant les conflits.

Les applaudissements remercient le conférencier de son engagement citoyen dans la veine de l'humanisme de Guillaume Budé.