mardi 27 mai 2014

Solange Lauvergeon chevalier de la légion d’honneur

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Nouvel hommage aux femmes de notre association orléanaise Guillaume  Budé !  
Il y a quelques mois, le 22 septembre 2013, sur notre blog, j'ai eu le plaisir d'évoquer l’une de nos amies, Catherine Martin-Zay, particulièrement honorée le jour où elle reçut, dans sa librairie, la médaille d'Officier des Arts et des Lettres, des mains de la ministre de la culture, Aurélie Filippetti.

Depuis ce temps, l’une de nos “budistes“ fidèles, fut distinguée, à son tour, dans notre cité Johannique. Le soir du vendredi 21 mars 2014, une cérémonie particulière mit en pleine lumière, Solange Lauvergeon, qui dut monter sur le podium pour recevoir une décoration prestigieuse dans un lieu symbolique, soit l'Hôtel de Région sis au flanc de la cathédrale d'Orléans. Notre amie reçut la médaille de Chevalier de la Légion d’Honneur non seulement pour récompenser une carrière professionnelle bien remplie mais aussi pour saluer toute une vie d'engagement au service de ses concitoyens. Michel Sapin, ministre du Travail, de l'Emploi et de la Formation professionnelle, lui remit les insignes de cette distinction, sous la Présidence de François Bonneau, président de la région Centre. Ils  nous firent entendre de beaux discours fleuris autant qu’explicatifs, tandis que M. le sénateur Jean- Pierre Sueur alignait sa haute silhouette auprès d'Anne Lauvergeon, rayonnante de fierté filiale. On le serait à moins !

À mon tour, je  voudrais, à ma façon, dire "Deux ou trois choses que je sais d'elle" un peu, à la manière indirecte de Jean-Luc Godard dont le film fait parler la Ville à travers un portrait de femme. Dire “ Solange “ - côté cour et côté coeur - telle qu’elle me toucha au cours des années remplies de rencontres, de voyages, de promenades : multiples occasions de converser selon notre humeur, multiples occasions de respirer la vie qui court et qui  nous mène à bout de souffle. 

Loin de moi l’idée de me lancer dans une hagiographie de Solange, une histoire édifiante ! même si parfois, je l’avoue, j’aperçois quelques ronds d’auréole flotter au-dessus de sa tête comme un halo baladeur, perceptible seulement à ceux qui la connaissent bien ! J’aimerais la cadrer dans une image “ juste “, la peindre sans la chamarrer de couleurs voyantes, esquisser d'un trait net une silhouette de femme sobrement élégante, l'une de celles qui pourrait illustrer une citation de Coco Chanel "La mode se démode, le style jamais".



Ce soir-là, nous eûmes la démonstration de son style personnel. Car la modestie de Solange dut-elle en souffrir, notre amie fut admirée, louangée, applaudie. Sous l’éclat vif des projecteurs et celui des regards aiguisés, notre amie starisée fit entendre sa voix calme et sans emphase, dans le silence plein d’empathie que l’on réserve à l’élue du jour sanctifiée sur l’autel de la célébrité, belle éphémère inscrite au jour “J “ du calendrier.  

Une fois descendue de l’estrade honorifique, 
Solange  reprit son parfait naturel, 
se baigna dans les effluves d'affection démonstrative et spontanée.
Elle  flâna à son aise, au milieu du parterre, cueillant, par ci par là, les fleurs des compliments enrubannés. 
Congratulations !
   
Bruissement de la foule qui fit un glissando vers l’espace dînatoire. Ouverture du buffet ! 
Ce fut l’heure de s’extasier sur les mets étalés en parfait appareil, gamme de nourritures à flatter les papilles en éveil.  
Le vin remplit les coupes et l’on trinqua ! Belle ambiance et joyeux brouhaha ! 
Gaudeamus ! C’est l’heure des libations autour de Solange, Mater Alma !    
La fête battit son plein de délices gourmands et de propos en verve, de rires sans réserve ou qu’on réserve à ces heures colorées… Allegro vivace ! 

Verre en mains, un peu sur le retrait, je regardais Solange enveloppée d’encens.
et me mis à soliloquer, réfléchissant : 
Ah! ce n’est pas simple de parler d’Elle !” 
car sa simplicité est justement le signe distinctif d’une forte personnalité.
Femme de cœur en toute discrétion, chaleureuse sans ostentation. 
Réserve marquée d’élégance, bien connue de ceux qui l’approchent,
amis et complices du chemin parcouru.

Au fil des ans d’une mutuelle découverte, je fus souvent frappée par sa faculté d’écoute et de compréhension,
sa réticence à tout déballage personnel, son rejet des Fausses Confidences, cette forme d’hypocrisie mondaine à laquelle nous sacrifions peu ou prou, par goût du jeu social. 
Son “Je “ à elle n’a rien d’un ego narcissique. 
Il se plaît au “nous “collectif, amical,    
ou bien au tutoiement qui met à l’aise,
signe d’attention à l’autre, en veine de confidences. 

Pour caractériser Solange, selon ma fantaisie, à propension lyrique, 
j’aimerais “situer mon sujet“  sous l’égide de Max Jacob,
expert en l’art d’étirer des portraits, classiques, cubistes ou drolatiques ! 

Son prénom, à lui seul, fait lever des images   
et la place en situation élevée. 
De quoi jouer avec les mots sortis de mon Cornet à dés. 
J’aime ses deux syllabes qui s’épousent et scandent
l’union intime d’un Sol où s’enracine quelque chose d’un Ange. 

L’acuité de son regard clair, 
les traits de son visage disent la fermeté d’un énergique caractère,
autant que son pas élastique…. 
musique en Sol, clavier bien tempéré, partition éclectique. 

Dès qu’on l’appelle,
Sol-Ange prend son envol.  
En main, sa clé de Sol,
accourt, à tire d’ailes, secouriste zélée …     
puis reprend forme humaine, 
pieds plantés sur un Sol malmené ,      
qu’elle arpente en Solide terrienne, 
Solidaire et sereine. 

Clé de Sol d’un cœur à l’écoute du monde, 
de ses accents polyphoniques
elle chante  
dans ce concert à l’unisson
où j’aime Solfier avec elle.  
J’entends jouer la note unique 
de sa rythmique personnelle 
au plus juste de la partition.  

Les souvenirs affluent en cascades irisées   
tandis qu’elle évolue 
dans le tourbillon ordonné 
de cette soirée Lauvergeon. 
M’envahissent pêle-mêle des images à foison 
qui surfent sur la vague de nos lieux de voyages,     
lieux de partage, plaisir et badinage … 
Solange que j’appris à connaître au quotidien de nos balades
dans ses élans d’admiration, sourire et pied léger.  
Cailloux ensoleillés. 
Si d’aventure,vous trébuchez,
elle se trouve à vos côtés 
tout naturellement…

Je la revois dans la gaieté de ces moments ludiques
quand nous foulions les sols antiques,  
sous l’aimable conduite  d’Alain le magister 
notre oracle tant savant qu’écouté … 
et celle de Gérard estampillé “le géographe“ 
celui qui fait lever les paysages, 
patenté cartographe. 
Je les ai vus prendre forme et visage 
magiquement. 

Nous volons sous le signe de la Chouette, vers le pays Hellène 
l’ile-piton de Santorin, la Crête minoenne , 
le Prince fleur de lys, aisance souveraine,  
Le pays sanglant des Atrides, Agamemnon, Hélène… 

Visitons l’Italie, 
Campanie et Capri … 
Syndrome de Stendhal, extase  garantie
Voir “Naples et mourir…“ 
La Toscane : “Ah!  mon Dieu que la mort  est jolie 
au ciel des tombeaux  peints de l’Étrurie… ! “  
Il y eut aussi L’Angleterre romanisée 
mais je ne peux m’éterniser… 

La fête a perdu ses couleurs… Je reviens à la réalité  
Il est temps de laisser Solange qu’entoure son cercle familial. 
En la quittant,
j’entendais bruire le chant choral 
des enfants réunis 
autour de la Chevalière Solange 
près de Gérard, fidèle chevalier, en duo d’harmonie…

Avant de m’en aller,
un regard qui s’attarde  !  
Moment furtif
bref arrêt sur image !  
“Ô temps suspends ton vol ! “ 
Je tiens Solange, cadrée dans mon viseur, 

et je la “Flashe“ juste en plein  cœur…
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samedi 24 mai 2014

Le mystère des Juges intègres enfin dévoilé ?


Chacun sait que le magnifique polyptyque du XVe siècle représentant l'Adoration de l'Agneau mystique, exposé dans la cathédrale Saint-Bavon de Gand, est une œuvre des frères Van Eyck. On sait moins  que le panneau en bas à gauche – représentant une dizaine de "juges intègres" qui attendent de pouvoir s'approcher de l'Agneau – n'est qu'une copie très habile réalisée vers 1940. En effet le panneau original a été volé dans la nuit du 11 avril 1934. Dans les jours suivants, un maître-chanteur a bien prétendu savoir où l'œuvre était dissimulée, mais il a rendu l'âme au moment même où il allait peut-être donner le moyen de retrouver le chef-d'œuvre.

Depuis cette date, malgré toutes les recherches et de multiples enquêtes, le mystère était resté entier. Certes Albert Camus, en 1956, avait prétendu, dans La Chute, que le panneau volé avait été vu dans un bar d'Amsterdam. Mais aucun élément décisif ne permit de résoudre ce que A. Van der Elst appelait en 2009  "la plus grande énigme policière et artistique de tous les temps".

Or  des documents découverts il y a quelques années dans une étrange boîte noire ont permis de connaître ce que tout le monde cherche depuis exactement quatre-vingts ans. En fait, c'est Pierre Decroix, l'ambassadeur de France bien connu, mort à Beaugency en 2011, qui détenait la clef du mystère. Et c'est un membre de l'association orléanaise Guillaume-Budé, Marc Baconnet, qui a mis en forme les documents laissés par ce Pierre Decroix, permettant ainsi de reconstituer l'incroyable et terrible destinée de ce chef-d'oeuvre.

Marc Baconnet vient donc de livrer au public le récit des tribulations de ce panneau sous le titre La Boîte noire, un ouvrage publié à Paris par les éditions Cohen&Cohen, dans leur nouvelle collection ArtNoir, entièrement consacrée aux thrillers se déroulant dans le monde de l'art.

Marc Baconnet est par ailleurs l'auteur de plusieurs romans : Midi la nuit, Les Flocons noirs, Jeune femme au livret rouge.
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mercredi 16 avril 2014

Soigner les chevaux dans l’Antiquité


Mme Marie-Thérèse Cam, professeur de latin à l’Université de Bretagne occidentale, est venue présenter les travaux qu’elle mène depuis une douzaine d’années sur la médecine vétérinaire dans l’Antiquité et sur le texte du Digesta artis mulomedicinalis de Végèce qu’elle doit éditer prochainement dans la collection des Universités de France.

Pour illustrer le fait que le cheval tenait une grande place dans l’Antiquité, Mme Cam montre d’abord quelques images sur lesquelles sont représentés des chevaux de parade (dans une tombe étrusque de Tarquinies), des chevaux de course (dans une scène de cirque), des chevaux de guerre (protégés par une cataphracte à écailles), des chevaux dressés pour la chasse (dans une mosaïque trouvée dans l’Afrique romaine), des chevaux utilisés pour les travaux des champs, etc.

La médecine vétérinaire a fait l’objet d’une grande quantité d’ouvrages, en grec comme en latin, à partir du +Ier siècle. Mais beaucoup ne sont pas parvenus jusqu’à nous, beaucoup sont très lacunaires et, pour les autres, les manuscrits dont nous disposons sont peu nombreux, sans doute parce qu’ils ont été très utilisés par les propriétaires de chevaux (par exemple, on ne connaît que deux exemplaires de la Mulomedicina de Chiron).

La question des soins à apporter aux chevaux est abordée accessoirement dans des traités portant sur la chasse, l’agronomie, l’élevage et même l’architecture (lorsqu’elle s’intéresse à la partie de la ferme où sont les animaux). L’ouvrage le plus ancien consacré à l’art de soigner et d’entraîner les chevaux serait celui de Kikkuli (au XVe siècle avant notre ère). Mais c’est aux +IIe et +IIIe siècles qu’apparaissent des traités exclusivement consacrés aux maladies des bêtes. Le traité d’Eumelos ne nous est pas parvenu ; en revanche on possède des fragments d’Apsyrtos, un hippiatre contemporain de Gallien, qui a fait faire de grands progrès à la médecine vétérinaire en se servant des acquis de la médecine humaine. Vinrent ensuite plusieurs auteurs dont les textes, souvent fragmentaires, sont difficiles à dater ; parmi eux on retiendra le nom de Theomestos (au début du IVe siècle) et celui de Pelagonius.

Le traité le plus important pour nous est, à la fin du IVe siècle, celui de Végèce (Publius Flavius Vegetius Renatus) un haut fonctionnaire qui, une fois à la retraite, a rassemblé les éléments d’un traité sur l’art militaire, d’un traité sur les soins à donner aux bœufs (d’après Columelle) et d’un traité d’hippiatrie, pour lequel il a utilisé abondamment une source qu’on n’a pas pu identifier (peut-être Apsyrtos).

Végèce a voulu constituer une médecine animale en regard de la médecine humaine, ses traités étant particulièrement destinés à ceux qui avaient en charge bœufs ou chevaux. A une époque où les vétérinaires cherchaient surtout à s’enrichir en proposant des remèdes dont le prix atteignait parfois celui de l’animal à traiter, il a décrit un ensemble de potions faciles à préparer et pour un moindre coût. Les traitements qu’il propose sont soit empiriques (saignée, cautérisation…), soit plus sophistiqués et il arrive même que la magie y ait sa part (il était sans doute chrétien, ce que suggère son cognomen de Renatus, qui fait référence au baptême).

Son traité propose d’abord les moyens de soigner la morve sous-cutanée équine, laquelle se traduit par des abcès, des kystes. Pour cela, il propose d’utiliser des sétons, c’est-à-dire d’introduire dans l’abcès une brindille servant de drain afin d’évacuer les secrétions purulentes. Des arbrisseaux comme le garou ou le daphné étaient particulièrement recommandés pour cet usage. La morve étant reconnue alors comme transmissible, il préconise l’éloignement des bêtes contagieuses.

Végèce porte également attention au confort des chevaux. A la suite de Vitruve et de Columelle, il conseille de prévoir des écuries modérément éclairées et chauffées, orientées de telle sorte que les bêtes soient à l’abri du vent et de l’humidité. L’archéologie en a mis au jour quelques exemples, comme dans la villa gallo-romaine de Montmaurin, en Haute-Garonne. En revanche, les représentations de haras et d’écuries sont très rares : l’image de la villa de Pompeianus qui est donnée dans l’article « equitium » du Dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio a été très embellie par rapport à la mosaïque réelle trouvée dans la province de Constantine et aujourd’hui détruite.

Dans les écuries des riches aristocrates, on se souciait surtout de la qualité du sol, fait soit de cailloux arrondis, soit de planches de bois dur, assemblées par tenons et mortaises (pontile), l’essentiel étant que les urines soient évacuées pour que les sabots restent bien au sec (la paille, à cette époque, n’est pas utilisée comme litière, mais uniquement pour l’alimentation). Végèce donne également des conseils judicieux quant à la position de la mangeoire (patena) et du râtelier (zaca).

Son traité s’adresse surtout au veterinarius, à celui qui, étymologiquement, s’occupait des chevaux âgés (vetus), et qu’on appelait aussi mulomedicus (« le médecin des mules »). C’était le plus souvent un affranchi ou un esclave, travaillant en liaison avec un maître du troupeau qui devait noter chaque jour ses observations sur la santé de chaque animal. Son rôle était important, les animaux étant alors fort chers (une mule, si on se réfère à l’édit du maximum de Dioclétien, coûtait environ 10.000 deniers). 

On attendait beaucoup de ce veterinarius qui s’efforçait d’intervenir lorsque les chevaux étaient victimes d’accidents comme les luxations, les fractures. On trouve par exemple une méthode pour remettre l’os en place dans le cas d’une luxation coxo-fémorale : on échauffe d’abord l’animal en le faisant marcher au soleil, puis on tire d’un coup brusque avec une corde sur le postérieur, dans l’axe ; un claquement sourd se produit lorsque la tête du fémur revient dans son logement. Dans le cas d’un claquage musculaire, il est conseillé d’utiliser une hipposandale cloutée (clavatus ferreus) et tenue par des lanières pour surélever le membre postérieur sain, permettant ainsi au membre atteint de se détendre. 

Il n’est pas étonnant que Végèce insiste particulièrement sur les soins à apporter aux sabots des chevaux, préconisant l’emploi de vernis thérapeutiques et d’onguents gras. Dans les cas de bleime ou de fourbure, lorsqu’il faut décongestionner la boîte cornée, il suggère des protocoles que ne peuvent qu’approuver les vétérinaires d’aujourd’hui. Les fers à sabots n’apparaîtront qu’au VIe siècle ou même plus tard, mais on savait utiliser des braises pour durcir la sole. On constate aussi que les outils utilisés pour parer les sabots, pour les râper (subradere) étaient parfaitement adaptés à leur fonction.

Le troisième livre du traité de Végèce prend la forme d’un réceptaire, ou recueil de recettes, énumérant potions, onguents ou émollients divers. On peut citer comme exemple une recette de fumigation. Il s’agissait d’enfumer les bâtiments en faisant brûler dans un brasero une trentaine d’ingrédients produisant une très mauvaise odeur, ce qui avait pour effet, pensait-on, de lutter contre les miasmes porteurs de maladies (mais aussi de chasser les démons et d’éviter la grêle !). Ces ingrédients comportaient des pierres comme l’hématite, la sidérite, des plantes diverses, des hippocampes, des étoiles de mer, des oeufs de seiches (ou raisin de mer), des priapes de mer, des pelotes de mer (pila marina, formées de restes de posidonies), avec, dans le décompte de chaque ingrédient, une vertu particulière du chiffre sept. On peut citer aussi la pommade "ambula mula" d’Apsyrtos (pour faire avancer les bêtes de somme) ou la poudre "quadriga" pour requinquer les chevaux, cette dernière très onéreuse, puisque composée de plus de trente aromates importés pour certains d’Arabie, de Ceylan ou de Chine (comme la cannelle) ; on y ajoutait aussi du nard, de l’opopanax et du laurier-sauce, lequel avait la vertu de faciliter la respiration, de délivrer de l’essouflement (asthma) ; et, pour finir, une pincée d’or !


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Après toutes ces informations sur la médecine vétérinaire, Mme Cam a voulu donner une idée de son travail de philologue sur le texte de Végèce, qui comporte souvent un vocabulaire rare et difficile d’interprétation. Lorsqu’on est parvenu à établir un texte satisfaisant pour les passages concernant, par exemple, le décompte des os et des dents du cheval, ou l’inventaire de ce qu’il appelle des nerfs et des veines, lorsqu’on a résolu aussi les problèmes de vocabulaire, on s’aperçoit que tous les détails sont rigoureusement exacts et qu’ils sont le fait d’un parfait observateur de l’anatomie. Quand Végèce donne les mensurations d’un poulain, on comprend qu’il décrit un poulain de trois mois qui, après avoir été plutôt haut sur pieds au moment où il tète sa mère, a vu son encolure s’allonger pour lui permettre de brouter l’herbe (c’est à l’âge de trois mois que les poulains étaient sélectionnés, par exemple pour l’armée, alors qu’on était encore sûr de leur parenté).

Mme Cam a terminé son exposé en commentant quelques termes, souvent métaphoriques, appartenant au jargon des éleveurs de chevaux. La "rugula" ou "petite ride" (ruga) est le nom donné à la légère fronce dessinée à la surface de l’épaule par les muscles propres à l’omoplate (scapula). L’os du pied qui ressemble à une ponce criblée d’ouvertures est appelé naturellement pumex. La tête du fémur, c’est malaria, car elle est arrondie comme une pomme (malum). Les crins, entretenus, taillés, rasés, tondus sur la nuque sont nommés taleae, les "taillis", les "pousses", etc.

Le texte de Végèce met au rang des "nervi" du cheval un "filum duplex" que peut endommager (laedere) une luxation du fémur ; ce filum, précise Végèce, va du milieu des naseaux jusqu’au bout des vertèbres coccygiennes. On a longtemps cherché quel serait ce "nerf" qui ferait douze pieds de long, sachant que le mot nervi est polysémique, désignant tout aussi bien les nerfs que les tendons, les ligaments ou certains muscles. Mme Cam a montré qu’il ne s’agit pas en fait d’un quelconque ligament, mais, pour qui voit le cheval de profil, de la ligne anatomique ou ligne de tension longitudinale allant de la tête à la queue. C’est l’altération de cette ligne qui révèle à l’observateur, entre autres signes, une luxation du fémur.



Dernier exemple d’une découverte de Mme Cam : dans la première partie du livre 3 consacrée à l’anatomie, au chapitre 4 sur les veines, il est question de la région du corps du cheval signalée par des "trilli", où se trouvent deux veines. Le chapitre étant organisé a capite ad calcem il ne peut s’agir que du bas-ventre. Ce terme latin, sans étymologie, est vraisemblablement une forme expressive imitant la vibration du muscle peaucier de l’abdomen, particulièrement mobile, pour chasser les insectes qui importunent l’animal. Et cette onomatopée latine se serait perpétuée dans le lexique musical (italien trillo, français trille, anglais trill).

C’est par l’évocation de ses enquêtes philologiques autant que par les multiples informations qu’elle a apportées sur cette médecine vétérinaire des Anciens que Mme Cam a su captiver son auditoire. De même que Végèce, dans sa préface, avoue qu’il a eu dès sa jeunesse la passion d’entretenir des chevaux, de même Mme Cam nous a fait sentir la véritable passion qu’elle a toujours, elle, pour la recherche dans les textes, appuyée sur une remarquable connaissance des réalités du monde animal.
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lundi 31 mars 2014

De la Grèce antique à la Grèce moderne, ruptures et continuité de l’hellénisme

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Le mardi 18 mars notre invitée était Marie-Paule MASSON professeur émérite à l’Université Paul-Valéry de Montpellier III à propos de :
De la Grèce antique à la Grèce moderne
Ruptures et continuité de l’hellénisme
“Entre M.-P. Masson et la Grèce", dit le Président Alain MALISSARD en présentant notre conférencière, "c’est une longue histoire". En effet, alors qu’elle est encore lycéenne, elle entreprend, avec les Éclaireurs de France, un long voyage de Lille à Salonique qui fait d’elle une philhellène pour toujours. Depuis elle ne cessera de se passionner pour le pays des dieux, pour sa culture, mais aussi pour la naissance de la nation grecque au XIXe, et en particulier à l’un de ses Pères fondateurs, Paul Calligas (1814- 1896) auquel elle a consacré sa thèse

D’emblée M.-P. Masson nous a avertis des écueils de son propos: parler de l’hellénisme des origines lointaines à nos jours, c’est se risquer à des omissions ou des simplifications réductrices; de plus en parler aux Grecs contemporains, c’est aborder un problème politique entaché de relents de fascisme (le régime autoritaire le plus récent, celui des Colonels cultivait l’image mythique d’un peuple conquérant avec Alexandre pour emblème). De prime abord se pose la question de la continuité : entre la population d’origine indo-européenne occupant l’Hellade au XXe siècle avant notre ère et les Grecs du XXIe après J.C., y-a-t-il réellement similitude ? Cette question se pose de manière récurrente depuis la naissance de l’Etat grec, c’est-à-dire la proclamation de la Constitution d’Epidaure en 1822, à l’article 2 qui affirme que ”toutes les personnes nées en Grèce sont grecques”. Cette même constitution précisait qu’ “en attendant la publication de la (nouvelle) loi, les jugements seront rendus d’après les lois des ancêtres promulguées par les empereurs grecs de Byzance”. La croyance en une permanence d’une “entité” grecque d’une part, et de la similitude entre les époques brillantes de l’Antiquité et la période byzantine a été vite battue en brèche, remplacée par une “théorie de la dégénérescence”. Celle-ci a trouvé son interprète en la personne de Jakob Fallmerayer, historien autrichien (1790-1861), lequel affirmait que “pas une seule goutte du sang des disciples de Platon ne coulait dans les veines des Athéniens du XIXe” — ce qui n’a pas manqué de provoquer des réactions immédiates… et diverses, certaines donnant raison à Fallmerayer. On en a un écho dans le livre à succès de Nikos Dimou : Du malheur d’être grec (1re éd. 1975 traduit chez Payot en 2012) où l’auteur se plaint de l’hégémonie du passé antique qui conduit au refus de la modernité.

M.-P. Masson, revenant à la première assemb!ée de 1822, évoque les hésitations des participants devant le choix du nom à donner à ce nouveau peuple — et dans quelle langue ? la “démotique” ou la “katharevousa” des puristes ? Elle a cité les noms d’Achéens (en référence à Homère), d’Hellènes (mais sa connotation religieuse est trop marquée), de “Romaïoi” (avec la forme populaire au singulier “Romios”). Et de passer en revue toutes les implications sous-entendues par ces termes, en s’arrêtant d’abord sur celui de “Graïkos”, lequel peut rappeler la mythologie (Graïkos était le fils de Pandore et de Zeus), mais peut avoir un sens dépréciatif (surtout son diminutif latin : graeculus : petit grec de rien du tout), puis sur celui d’ “hellénicité”, créé afin de se démarquer du cliché culturel et de son label antique. Les parlementaires de 1822 lui avaient préféré le mot grec“romiosini” que Lacarrière emprunte au poète Iannis Ritsos et qu’il traduit par “grécité”.

Ce peuple à peine délivré du joug ottoman qui cherchait à se définir avait-il le droit d’exister en tant que nation ? Leurs représentants se sont interrogés sur le sens du mot nation, refusant le point de vue des Lumières du XVIIIe français (“un vouloir vivre ensemble avec des lois communes dans un espace donné”) comme celui des philosophes allemands qui font reposer la nation essentiellement sur le sol et la langue. Pour eux, il n’était pas question d’un sang commun venu du fond des âges (ce que les généticiens actuels contestent!), ni d’un territoire commun, étant donné que l’aire “géopolitique” a sans cesse varié avec même des périodes (dont la récente domination ottomane) où la Grèce n’existait plus. Pouvait-on parler d’état, alors qu’on ne trouve que les termes de tribu (“phulè), de “laos”, c’est-à-dire de peuple désorganisé par opposition au démos et à l’ethnos? Il y a eu alors un travail de recomposition de la continuité. Les juristes ont répertorié le droit coutumier; les linguistes ont retrouvé dans la toponymie les traces de la grécisé ; les historiens ont récrit une histoire idéologique qui assurait la pérennité de l’hellénisme. Mais il reste un problème de taille : la religion. La distance est grande apparemment entre l’époque homérique et le XIXe siècle ; on considère d’habitude qu’il y a eu surtout rupture lors du passage entre paganisme et christianisme ; or ce passage a été préparé par une évolution des mentalités — par le biais du néoplatonisme — , du sentiment religieux et des pratiques cultuelles. M.-P. Masson a détaillé, avec de nombreux exemples à l’appui, l’évolution de cette religion qui va du polythéisme au monothéisme en passant par l’étape de l’hénothéisme, au moment où s’est répandue l’influence des Juifs hellénisés d’Alexandrie, dont le célèbre Philon, influence relayée par les Apologistes. Parmi ceux-ci se distinguaient la figure de Justin le philosophe, ou Justin de Naplouse et celle de son disciple Tatien ; ces deux martyrs avaient l’ambition de réconcilier la pensée chrétienne et l’héritage antique, une ambition à laquelle le Concile de Nicée a mis fin en 325.

La question de la langue, marque la plus évidente de cette continuité de l’hellénisme était à l’ordre du jour. Il n’y a pas de solution de continuité entre la langue des origines, vers le XVe siècle avant notre ère et celle du XXe. Le grec a pu être menacé au cours de son histoire, mais à chaque fois qu’il a été en danger, il a généré ses grammairiens et ses lexicographes, préconisant même le retour à l’atticisme du Ve siècle. Cela dit, le résultat a été une langue stable, canalisée, protégée. En 1830, la préoccupation de ses défenseurs a été la définition de la norme, suscitant la naissance d’un mouvement puriste qui perdure actuellement.

En conclusion, M.-P. Masson, revenant sur l’idée de la continuité de l’hellénisme, assure que cette notion est sans cesse en danger et sans cesse reconstruite et qu’elle ne peut se passer d’éléments d’ordre moral, souvent sacralisés, c’est-à-dire la langue et la religion.
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mercredi 26 mars 2014

70e anniversaire de la mort de Max Jacob

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À l'occasion du 70e anniversaire de la mort de Max Jacob, de nombreuses activités commémoratives se déroulent actuellement à Orléans, mais aussi à Saint-Benoît-sur-Loire, Paris et Quimper et plus largement dans toute la France avec le 16e Printemps des Poètes, qui rend hommage au poète cette année. 

Plusieurs anciens conférenciers de notre association participent à ces commémorations :


  • Émilia Ndiaye — ancien membre du bureau de notre association, qui nous a présenté le 14 octobre 2004 : Humanisme et barbarie, de Cicéron à Guillaume Budé — animera une rencontre intitulée Un poète et son œuvre avec Éric Sarner, lauréat du Prix Max Jacob 2014. Ce sera à la Médiathèque d’Orléans - Place Gambetta, le 27 mars à 18 h 30.
La commémoration de cet anniversaire par l'Association Les Amis de Max Jacob aura lieu le week-end des 5 et 6 avril à Saint-Benoît-sur-Loire, avec en particulier un concert (gratuit) du chanteur Mélaine Favennec qui a admirablement mis en musique des poèmes de Max Jacob, voici le programme de ces cérémonies.

Pour mieux connaître Max Jacob, je vous recommande quelques documents audiovisuels accessibles gratuitement sur le site de l’INA :

Deux vidéos :

Portrait de Max JACOB, né à Quimper en 1876. Jean CAVAING et Charles LE ROUX évoquent la personnalité du poète dont ils furent l'ami. Ils rappellent l'artiste, et l'homme, très discret, mais extrêmement démonstratif dans sa foi religieuse. Durant la guerre, il dut porter l'étoile jaune, et finalement mourut, interné au camp de DRANCY. Cette évocation est réalisée à l'aide de photos d'époque mais aussi de tableaux, poèmes et lettres de Max JACOB ou de ses amis artistes à son propos.
Max JACOB était un poète ; il a découvert PICASSO et fut un des précursseurs du surréalisme. Sur la fin de sa vie, il fit la rencontre d'un jeune peintre : Roger Toulouse, avec qui il vivra une très grande amitié. C'est Max JACOB qui a découvert le peintre que fut Roger Toulouse.

Vous avez sans doute remarqué ma passion pour la radio, voici quelques émissions données, pour la plupart, sur France Culture :
Il me manque la 3e partie de ces Chemins de la Connaissance, si vous les possédez, n'hésitez pas à m'en faire part… d'autres émissions (radio ou TV) sont aussi bienvenues

Quelques autres pépites :

Ce n'est pas tout, il y a aussi les expositions autour de Max Jacob :


Plus de précisions sur Max Jacob sur le site de l'association Les Amis de Max Jacob, sans oublier Les cahiers Max Jacob.
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samedi 15 mars 2014

La France occupée pendant la Première Guerre mondiale

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Ce 11 février, la section orléanaise  de l’Association Guillaume Budé accueille « un enfant de Budé » comme le présente le Président Malissard. En effet, Philippe Nivet, le conférencier du jour, est le fils de notre vice-président Jean Nivet et, dans les classes préparatoires du lycée Pothier, il a eu comme professeurs l’autre vice-présidente Geneviève Dadou et le secrétaire Gérard Lauvergeon. Normalien, agrégé d’histoire, docteur en histoire contemporaine avec une thèse préparée sous la direction d’Antoine Prost sur le Conseil municipal de Paris de 1944 à 1977,  Philippe Nivet est vice-président de l’Université de Picardie Jules Verne et, entre autres ouvrages, a fait paraître « La France occupée, 1914-1918 » en 2011 chez Armand Colin. C’est le thème choisi pour cette conférence, fondée sur les témoignages et les récits des habitants.

La mémoire de cette occupation par l’armée impériale allemande s’est estompée dans le reste du pays derrière l’Occupation de la Seconde Guerre mondiale. Elle a pourtant concerné 10 départements totalement (Ardennes) ou partiellement occupés (voir carte) après la stabilisation du front. Le livre d’Annette Becker « Oubliés de la Grande Guerre » paru en 1998 constitue l’ouvrage pionnier pour l’étude de ces populations. Les travaux se sont alors développés à partir d’une énorme masse documentaire. Documents institutionnels comme les débats des conseils municipaux, les renseignements du ministère de l’Intérieur, les interrogatoires des « rapatriés », bouches inutiles, renvoyés par les Allemands via la Suisse et arrivant par Annemasse ou Evian. Ecrits privés, enrichis par la grande collecte des Archives de France  et qui restituent le vécu des habitants comme le Journal de Clémence Martin – Froment, « L’écrivain de Lubine » dans les Vosges ou celui, publié en 1997, du futur cardinal Yves Congar, alors enfant à Sedan. S’y ajoutent trois sources littéraires principales : Roland Dorgelès écrit « Le réveil des morts » en 1923, roman consacré à la reconstruction dans l’Aisne, Maxence Van der Mersch fait paraître en 1930 « Invasion 14 » où il évoque la vie dans un quartier de Roubaix, enfin Pierre Nord dans « Terre d’angoisse » de 1937 base son récit sur ses souvenirs d’adolescent pendant la guerre à Saint-Quentin.

S’appuyant sur ces témoignages et ces récits, Philippe Nivet explique que cette zone envahie, arrière–front allemand, est totalement coupée du reste de la France avec lequel la correspondance était interdite. D’où un sentiment d’isolement et de privation de nouvelles, notamment entre les soldats mobilisés et leur famille. Les communications de village à village nécessitent un laisser -passer et même les pigeons voyageurs de cette région colombophile ont été sacrifiés !

Toute cette zone fonctionne comme un territoire germanisé, ce qui rend la vie quotidienne difficile. L’importante présence allemande avec logement chez l’habitant, l’heure allemande imposée, le changement de nom des rues (à Vouziers, la rue Gambetta devient la Wilhelmstrasse), le culte protestant pratiqué dans les églises catholiques, les défilés et les concerts militaires, les portraits de l’empereur, les fêtes en son honneur, l’existence d’un journal allemand (La Gazette des Ardennes) alors que la presse locale est censurée, tout cela est dur à supporter. Il est interdit d’aider les prisonniers de guerre, Russes ou Roumains, exhibés pour manifester les succès militaires, de cacher des évadés. Geste de subordination, la population doit saluer les officiers.

L’économie est à la disposition des occupants qui mettent la zone en coupe réglée en réquisitionnant les matières premières, les machines dans les usines,  la production agricole pour alimenter un marché allemand astreint au blocus. Dès la fin de 1914, les pénuries alimentaires se font sentir, entraînant des maladies de carence. Les Etats-Unis et l’Espagne apporteront une aide humanitaire relayée par les Pays-Bas en 1917. Bien que la Convention de La Haye interdise d’imposer aux populations une contribution à l’effort de guerre de l’ennemi, le travail forcé est monnaie courante pour les hommes comme pour les femmes et même les adolescents (les « brassards rouges »). Des otages sont pris en cas d’attentats et la mort ou la déportation vers des camps punissent les résistants.

Le comportement des habitants vis-à-vis de l’occupant est variable, allant aux deux extrêmes, de la collaboration (dénonciations) à la résistance active. Des réseaux recueillent des renseignements militaires destinés à l’armée française ou britannique, aident à passer les lignes (par les Pays-Bas) pour s’engager contre l’Allemagne. Certains sont dirigés par des femmes comme celui, dans l’agglomération lilloise, de Louise de Bettignies, arrêtée à Tournai et décédée en déportation. L’hostilité à l’occupant s’exprime aussi par le refus du salut aux officiers  et, méthode originale, trois jeunes filles de Péronne s’habillent, le 14 juillet, l’une en  rouge, l’autre en blanc, la troisième en bleu pour se promener ensemble.

D’autres positions sont plus nuancées. Dans son journal, Clémence Martin –Froment reconnaît de la qualité à certains ennemis et même la possibilité de tisser des liens de camaraderie avec eux. D’ailleurs les Allemands ont publié son œuvre en en expurgeant les passages où elle dit que son cœur est purement français et où elle exprime ses critiques à leur égard. D’où, à la libération, sa traduction devant une Cour d’Assises qui l’acquitte. Les relations amoureuses n’ont pas manqué comme le relatent Van der Mersch et Dorgelès.

La sortie de l’occupation s’est faite de manière individuelle grâce aux « rapatriements » qui se sont accélérés au cours de la guerre mais qui ont toujours suscité des réticences car les hommes ne pouvaient y participer et à cause de la crainte du pillage des maisons abandonnées.

La fin de la guerre déchaîne l’enthousiasme comme à Lille, accompagnée des violences à l’encontre des « collaborateurs », notamment des femmes qui ont été tondues pour avoir fréquenté des ennemis comme le rapporte Simenon à Fumay. Mais la République victorieuse, doutant du comportement des populations durant quatre ans, installe une sorte de reconstruction morale en surveillant la correspondance des Lillois, en valorisant les résistants par la construction de monuments (à Lille, ceux dédiés aux quatre du réseau Jacquet, à Louise de Bettignies, aux pigeons voyageurs), en punissant les coupables d’intelligence avec l’ennemi, traduits en Conseil de guerre, certains fusillés, d’autres incarcérés, libérés par les Allemands en 1940 !

Philippe Nivet conclut  en soulignant que ces Français occupés ont connu une expérience de la guerre très différente de celle des autres. Leur vie a été plus rude, plus rude même que celle subie pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont eu l’impression d’avoir fait preuve d’un grand patriotisme et ont trouvé, après 1919, insupportables les soupçons de compromission et le manque de compréhension de leurs épreuves. D’où un mouvement régionaliste qui s’exprime dans la reconstruction en style flamand, notamment de Bailleul, pour affirmer l’originalité des gens du Nord.

Dans la salle, les questions et les témoignages viennent surtout de personnes originaires du Nord, intéressées par cette conférence qui a fait avec une grande compétence le tour de la question tout en ouvrant les pistes littéraires chères à Budé. Des précisions sont apportées sur les perspectives allemandes d’annexion, inexistantes pour le Nord mais possibles pour certaines villes de l’Est. De même pour l’existence de camps de déportés dans les Vosges.
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vendredi 14 mars 2014

Donner corps à la faim…

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Honte à moi, je n’ai jamais lu Knut Hamsun. Peut-être ses sympathies pour le nazisme dont j’avais connaissance m’en tenaient-elles éloignée.

Je redoutais ce soir-là de me trouver confrontée de façon abrupte à la misère qui hante nos trottoirs. Et en effet ce texte de 1890 décrit exactement le naufrage de ceux que l’on nomme crument « SDF ». Mais ces pages se veulent à peine « témoignage social ». La seule protestation s’adresse à Dieu, dans une invective hurlée qui sidère le spectateur. La mise en scène, minimale, cède toute la place, peu à peu, à l’expression du corps crispé, recroquevillé, propre à nous faire sentir le basculement physique d’un affamé.

La faim… ou comment ses mirages s’emparent aussi de l’imaginaire et l’entraîne en poignantes divagations. J’ai cru revoir alors Le Journal d’un fou de Gogol, dans cette descente inéluctable. Et relire le conte d’Andersen devant le sapin lumineux, évoquant La petite fille aux allumettes, morte de faim une nuit de Noël.


L’adaptation du roman n’était peut-être pas du théâtre, au sens strict, mais nous étions bien au théâtre, grâce à la magie d’un acteur habité, creusé par le rôle, au plus près de nos hantises, dans cet espace Vitez où tout semble proche. Une belle expérience à mes yeux.
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